Soutenons le combat des réfugiés abandonnés dans le centre de détention de Manus !

Mercredi, le gouvernement australien a ordonné la fermeture du centre de détention de l’île de Manus en Papouasie Nouvelle Guinée. Les réfugiés ont été laissés à leur sort sans approvisionnement d’eau, de nourriture, d’électricité ou de soins médicaux, et dans la crainte continue d’attaques des habitants de l’île. Ils s’organisent pour survivre mais ont besoin que leur combat soit relayé.

Ceci est la version francaise d’un article écrit ce même jour sur le blog du magazine The Funambulist.

Le concours d’idées organisé par l’Association des Écoles d’Architecture Américaines (ACSA) sponsorisé par le lobby de l’acier qui a récemment proposé aux étudiant.e.s en architecture de concevoir un « centre de détention humanitaire » tel que je l’ai décrit dans mon article précédent, a été annulé il y a deux jours. Bien que nous vivions à un moment où chaque victoire se doit d’être reconnue et fêtée d’une manière ou d’une autre, celles et ceux d’entre nous qui ont exprimé leur outrage ne doivent pas se reposer dans la satisfaction confortable d’une réussite somme toute très mineure si l’on veut bien considérer l’étendue du système policier et carcéral dont les architectes matérialisent l’espace. Ce court texte n’est en revanche pas l’un de mes nombreux essais à moitié abstraits à propos de la violence de l’architecture. Il s’agit plutôt d’un appel ému (en larmes, même) pour se mobiliser contre une situation bien plus incarnée que celle d’un concours d’idées. Ce matin, j’ai en effet reçu un message d’Imran Mohammad, 23 ans, l’un de mes auteurs, qui a passé les quatre dernières années en détention sur l’île de Manus en Papouasie Nouvelle Guinée, après avoir fui le génocide des Rohingya au Myanmar. Suivant la situation du camp, je lui avais demandé (de manière stupide, car sans comprendre l’extrême gravité de la situation) comment se présentaient les choses. Je reproduis ici sa réponse bouleversante :

« Bonjour cher Léopold
Je ne suis pas encore parti vers le nouveau complexe, je suis toujours avec les autres dans le vieux centre. Tout est horrifiant ici, c’est une situation drastique. On n’a pas d’électricité, pas d’eau et pas de nourriture. Je ne regarde pas beaucoup mon téléphone, c’est extrêmement difficile de le recharger car on a seulement quelques chargeurs solaires ici.
Avec toute mon amitié
Imran »

Le camp de Manus est l’un des deux centres de détention australiens en terre étrangère (l’autre étant à Nauru. Cf. le texte écrit par Alison Mountz, « Australia’s Enforcement Archipelago » pour The Funambulist 9 Islands). En avril 2016, celui a été jugé par la Cour Suprême de Papouasie Nouvelle Guinée comme illégal car dérogeant au droit constitutionnel des libertés personnelles et devait donc être fermé. Des dommages et intérêt ont été décrétés sous réserve que le gouvernement australien ne puisse être tenu comme responsable légalement des mauvais traitements ou des emprisonnements abusifs des personnes sur l’île de Manus.

Démantèlement des générateurs du camp de Manus. Démantèlement des générateurs du camp de Manus.

La fermeture définitive du camp s’est passée ce mercredi (1er novembre 2017), lorsque les gardes australien.ne.s ont quitté le complexe et que les approvisionnements en eau, nourriture et électricité ont cessé. Les anciens détenus ont alors eu la possibilité d’être transportés vers de nouveaux bâtiments à Lorengau, la ville principale de Manus. 600 réfugiés ont néanmoins refusé (cf. la vidéo inspirante de leur engagement à demeurer dans le camp tant qu’ils n’auront pas obtenu des conditions de vie dignes et sûres) en insistant sur l’absence totale de garantie de sécurité pour les protéger des attaques de certains habitants de l’île comme cela s’est produit dans le passé (y compris par l’intermédiaire des forces armées de la Papouasie Nouvelle Guinée dont certains soldats ont tirés sur le camp en avril 2017) et en soulignant l’absence totale de droits dont ils font l’objet.

C’est ainsi qu’ils se sont approprié l’espace du camp dans une inversion radicale de la violence de l’architecture, du plus haut crime architecture que constitue l’incarcération à l’utilisation de ces mêmes murs pour se défendre contre des assaillants potentiels. Nous ne devons cependant pas romantiser cette appropriation : la situation, qu’Imran décrit comme « horrifiante » est la seule option soutenable au sein du très peu d’agencement offert aux réfugiés en même temps qu’ils réclament l’attribution d’un statut au sein « d’une société sûre ». Creuser des trous pour un puit ou des toilettes, recueillir l’eau de pluie dans des poubelles vides, collecter les fruits des arbres environnants, utiliser des cellules photovoltaiques pour recharger les téléphones, seuls moyens de communication avec l’extérieur du camp et de l’île : leurs actions ne doivent pas être commentées comme étant le fruit de l’ingéniosité ou de la créativité que certain.e.s décrivent de manière condescendante dans leur fascination pour les quartiers auto-construits ou réappropriés dans le monde. Ces efforts ne correspondent ni plus ni moins à des stratégies de survie à l’encontre d’une violence d’état que celle-ci se caractérise par le contrôle des frontières, l’action policière, l’incarcération ou bien l’abandon de personnes à leur sort dans une situation de grande vulnérabilité que celui-ci a lui-même produite.

Recueillir et entreposer l’eau de pluie. Creuser un trou pour les toilettes. Photos du 1er et 2 novembre. Recueillir et entreposer l’eau de pluie. Creuser un trou pour les toilettes. Photos du 1er et 2 novembre.

Le fort sentiment d’impuissance vis-à-vis des survivants de Manus tel qu’on peut le vivre à 14 000 kilomètres d’eux ne doit pas nous aveugler quant à la responsabilité européenne et américaine. Les politiques drastiques contre l’immigration que pratique l’état australien, dont la violence n’a d’égale que celle déployée contre les aborigènes, ne sont pas nées de rien. Celles-ci émergent en effet des structures du colonialisme européen et de sa gestion des corps et des frontières. Et bien que les camps de Manus, Nauru et Christmas Island constituent des situations particulièrement extrêmes et mortifères dues à leur grande distance géographique, les programmes politiques mondialisés de la militarisation des frontières et de l’incarcération sont ce qui est véritablement en jeu ici. Quant aux raisons qui ne laissent que très peu de choix aux personnes qui fuient les endroits où elles vivent, elles sont souvent des conséquences directes ou indirectes du colonialisme et impérialisme européens et américains. Il y a donc urgence à participer au combat politique contre les inégalités racialisées concernant les droits au mouvement et à la sûreté en général et, à formuler en particulier des manifestes de solidarité aux réfugiés de Manus et à leurs soutiens en Australie (et peut-être en Papouasie Nouvelle Guinée également) afin de les soutenir et d’amplifier leurs voix.

Manifestation pacifique des réfugiés de Manus en septembre 2017 pour obtenir des conditions de vie dignes ainsi que l’asyle dans un pays « sûr ». © Imran Mohammad Manifestation pacifique des réfugiés de Manus en septembre 2017 pour obtenir des conditions de vie dignes ainsi que l’asyle dans un pays « sûr ». © Imran Mohammad

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