Une nuit pour se souvenir des Algérien·ne·s tué·e·s le 17 octobre 1961

Dans la nuit du 17 octobre 2019, un petit groupe de militantes s'est rendu sur différents lieux du massacre du 17 octobre 1961 pour y graffer le nom des tué.e.s par la police parisienne. La multiplicité des lieux et des temporalités de cet événement de la Révolution algérienne est crucial dans sa commémoration puisqu'elle permet de comprendre la violence systématique du colonialisme francais.

« A Night to Remember the Algerians Who Were Killed in Paris on October 17, 1961 »
The Funambulist Magazine, le 17 octobre 2019.

Traduction francaise /// 

Le 17 octobre 1961, quelques mois avant la victoire finale de la Révolution algérienne, le Front de libération nationale (FLN) en France organisa une grande marche pacifique à Paris afin de lutter contre le couvre-feu que le préfet de la police de la Seine Maurice Papon, en accord avec le gouvernement français de De Gaulle et Debré, avait pris quelques jours plus tôt exclusivement contre les Algérien·ne·s à Paris - pendant l'état d'urgence en 1961-1963 en France. 20 000 Algérien·ne·s se sont joints à la marche qui a été réprimée par une violence systématique et meurtrière de la police parisienne. Entre 200 et 300 d'entre eulles ont été tué·e·s par balle, battu·e·s à mort et/ou jeté·e·s dans la Seine ; 10 000 ont été arrêté·e·s et détenu·e·s pendant plusieurs jours (au Parc des expositions, au Stade de Coubertin et au Centre d’identification de Vincennes conçu spécialement par Papon a cette fin); des centaines ont été déporté·e·s en Algérie - certaines de ces déportations ont été utilisées pour cacher les morts. Il y a deux ans et demi, à travers une « chrono-cartographie » de l'événement, j'ai essayé d'illustrer à quel point la commémoration de ce massacre dans les rues de Paris tend à être trop centrée sur un moment particulier (le soir du 17 octobre 1961) et un espace particulier (le pont Saint-Michel). Au contraire, cette violence meurtrière à Paris avait plusieurs temporalités et spatialités : elle avait commencé à l'été 1958, quelques mois après que Papon ait été nommé préfet de police après avoir été préfet chargé de la contre-révolution dans le Constantinois en Algérie, et il a eu lieu dans de nombreux espaces de la ville et ses banlieues. Vous pouvez lire un récit complet à travers 25 cartes en visitant cet ancien article.

Le 3 octobre 2019, un employé de la préfecture de police de Paris a tué quatre de ses collègues avec un couteau pour des raisons qui ne sont pas entièrement connues pour le moment. Cette incertitude sur les causes n’a pas empêché le président Macron et son ministre de l’Intérieur, Castaner, de lancer une féroce campagne islamophobe présentant tout musulman·e pratiquant·e en France comme un·e terroriste potentiel·le qui doit être dénoncé·e sur la base de signes aussi bénins que la barbe ou le refus de faire la bise à un·e collègue. Dans son article relatant les assassinats des quatre fonctionnaires, le journal Le Monde écrivait : « Jamais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la cour de la préfecture n'a vécu un événement aussi sanglant. » Le journaliste était peut-être de bonne foi lorsqu'il a écrit ceci , mais si tel est le cas, cela prouve l'étendue de l'ignorance des français blancs en ce qui concerne le massacre du 17 octobre 1961, de nombreux Algérien·ne·s arrêté·e·s à proximité de la préfecture ayant été amenés dans la cour et systématiquement battu·e·s (parfois jusqu'à la mort) avec des matraques (voir la carte 12 ci-dessous).

Préparation des noms qui seront affichés dans la rue. Préparation des noms qui seront affichés dans la rue.

Hier soir, à quelques heures de la commémoration du 58e anniversaire du massacre, un petit groupe de militantes s'est rendu dans plusieurs de ces espaces pour y graffer ou coller les noms de certains des Algérien·ne·s tués cette nuit-là. Dans un environnement policier et fasciste particulièrement intense, elles ont réussi à rendre un hommage à l'histoire de la résistance algérienne (qui se poursuit encore aujourd'hui grâce au militantisme antiraciste et anticolonial), allant au-delà du cadre autorisé (bien que très important) du Rendez-vous annuel de 18h sur le pont Saint-Michel. Ceci est crucial car les efforts officiels très discrets de reconnaissance du massacre par la municipalité de Paris et l'État français ne ciblent jamais ceux qui en sont responsables (Papon, bien sûr, mais également le gouvernement de Gaulle-Debré et les policiers eux-mêmes). Comme l'ex-maire de Paris, Bertrand Delanoë, l'a déclaré lui-même le 17 octobre 2001, lors de la pose d'une petite plaque commémorative officielle du côté du pont Saint-Michel : "Cette plaque ne vise personne" (il disait cela pour apaiser une droite furieuse mais il avait raison : elle ne cible pas les responsables). Nous avons été heureux d’apprendre que les cartes conçues pour l’article cité ci-dessus avaient été utiles aux courageuses activistes qui avaient entrepris cette action. Nous publions ici les images de leur action courageuse et inspiranteen association avec ces cartes pour insister sur la signification historique de chacun des lieux qu'ils ont visités.

Lire la chronocartographie entière du 17 octobre 1961. 

1 – Gymnase Japy

japy
04-gymnase-japy

2/// Pont de Clichy

3/// Rue Réaumur

reaumur-1

reaumur-2
13-grands-boulevards

4/// Saint-Séverin & Saint-Michel 

72343815-10156185207776601-3003440904624144384-o
dsc01629

dsc01633

12-prefecture-de-police

5/// La Goutte d'Or & Ménilmontant

barbes
menilmontant

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.