"Peut-on avoir confiance en Benoît Hamon et dans le Parti socialiste ?"

Un récent parti pris de Laurent Mauduit, intitulé "Pour conjurer le spectre des années 30", exprime une inquiétude assez partagée à gauche face à la configuration politique périlleuse qui est en train de s'installer à moins de deux mois du premier tour de l'élection présidentielle.

Un récent parti pris de Laurent Mauduit, intitulé "Pour conjurer le spectre des années 30", exprime une inquiétude assez partagée à gauche face à la configuration politique périlleuse qui est en train de s'installer à moins de deux mois du premier tour de l'élection présidentielle. Parmi les très nombreux commentaires se détache une question lancinante chez les partisans de Jean-Luc Mélenchon : comment peut-on avoir confiance en Benoît Hamon et dans le Parti socialiste ?

La question est on ne peut plus légitime après cinq ans de mandat de François Hollande. Les reniements ont été particulièrement nombreux du côté des gouvernements socialistes qui se sont succédés : déchéance de nationalité, loi Macron, loi El Khomry... Ils sont connus, pas la peine de revenir dessus. Ceux-ci ont été d'ailleurs en grande partie largement dénoncés par de nombreux parlementaires PS et EELV, attitude qui leur a valu l'étiquette de "frondeurs"ainsi qu'une marginalisation sans précédent au sein de la majorité "de gauche". 

Ce pedigree ne semble pas suffisant pour que Benoît Hamon bénéficie de la confiance d'une bonne partie d'anciens électeurs socialistes ou sympathisants de gauche, bien décidés cette fois "à ne pas se laisser avoir" par un parti régulièrement accusé de "trahison". Cette posture révèle une méconnaissance assez grave du fonctionnement d'une démocratie parlementaire et des corps intermédiaires - les partis politiques - qui sont censés l'animer. Elle stipule que les partis politiques sont des blocs idéologiquement homogènes, façonnés à l'image de leur leader. Partant de là, les encartés seraient comptables de toutes les décisions de la majorité, les minoritaires ne serviraient que de "cautions" - "de gauche" dans le cas du PS - aux principaux courants "sociaux-libéraux". Les débats de congrès ne seraient que pure mascarade, et "vouloir transformer le Parti socialiste de l'intérieur" que vaine tentative. 

Cette défiance contre les partis politiques a largement été entretenue par des personnes identifiées dans l'opinion publique comme les "dirigeants du PS", au premier rang desquels François Hollande ou Manuel Valls, avant eux par Ségolène Royal et ses partisans. La "primaire militante" de 2007 puis la "primaire citoyenne" de 2012 avaient été conçues pour ôter aux adhérents le pouvoir de désigner seuls leur candidat et avaient contribué à accentuer ainsi le tournant présidentialiste du Parti socialiste. Un certain nombre de cadres peu populaires auprès de la base, mais ayant leur rond de serviette sur les plateaux télé, sont ainsi parvenus à gagner des galons qu'aucun congrès ne leur aurait permi d'avoir. Il en va ainsi des Malek Boutih, Jean-Marie Le Guen, Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, promus par le seul fait du prince, en l'occurence François Hollande. 

Il y avait une certaine tradition chez les socialistes, celle de faire semblant de jouer le jeu de la Ve République, tout en la faisant fonctionner comme un régime pleinement parlementaire. En refusant de désigner Martine Aubry, pourtant première secrétaire du PS à l'époque !, Premier ministre donc cheffe de la majorité, François Hollande avait clairement renvoyé le PS dans un rôle secondaire quant à la définition et la mise en oeuvre de "sa" politique. Une fois n'est pas coutume, les frondeurs avaient sauvé l'honneur du projet socialiste élaboré et voté par les adhérents du parti, en faisant du respect des engagements collectifs la seule boussole de leurs votes à l'Assemblée nationale. 

Le PS n'est pas "par nature", c'est-à-dire par son identité politique ou son idéologie, un parti de traîtres. Ce qui lui confère son attractivité pour les opportunistes, les égotiques avides de pouvoir, c'est uniquement sa position institutionnelle et quasi structurelle de "parti pivot" dans un paysage politique marqué par le balancier de l'alternance et le clivage gauche-droite. Remplacer le PS par un mouvement "pur", c'est ignorer avec une dangereuse naïveté, ce qui fait pouvoir et minorer l'impérieuse nécessité de contre-pouvoirs. Même s'il s'agit d'une vieille machine que l'on adore détester, le PS reste jusqu'à preuve du contraire, l'organisation politique au sein de laquelle les contre-pouvoirs sont les mieux organisés et les plus puissants. 

Conjurer le spectre des années 1930, c'est certes repolitiser les masses - ce que la France insoumise fait admirablement -, mais c'est surtout réhabiliter les partis politiques dans un contexte où les seules alternatives qui semblent avoir le vent en poupe sont de nature à verticaliser encore plus le rapport entre un chef et "le peuple". On peut estimer sincèrement Jean-Luc Mélenchon, mais la structure de sa candidature pose sérieusement problème. La question n'est pas de savoir s'il faut faire confiance ou non dans les personnalités politiques, quel que soit leur degré de vertu. C'est plutôt de savoir dans quelle mesure les forces collectives peuvent exercer sur elles un pouvoir qui les contraint et les oblige.

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