Percée du FN : les électeurs de gauche victimes de la stratégie de la prise d'otage

Nous sommes en train de subir les déflagrations d'une bombe lancée en 2002, après l'arrivée de Jean-Marie Le Pen au second tour de l'élection présidentielle. Elle s'appelle le "vote utile" et constitue depuis plus de dix ans l'alpha et l'oméga de la stratégie d'arrivée et de maintien au pouvoir des socialistes. Le principe est simple : dans un contexte institutionnel dominé par les scrutins majoritaires, rien ne sert de voter pour les petits partis de gauche, dans la mesure où il faut tout faire pour que la gauche atteigne le second tour. En 2012, l'inspirateur de cette stratégie, ancien premier secrétaire du PS et alors candidat socialiste François Hollande, applique cette stratégie jusqu'à l'absurde : rien ne sert de voter pour les petits partis de gauche, dans la mesure où mon projet ne variera pas d'un iota entre les deux tours. Pour l'électeur de gauche, socialiste, écologiste ou communiste, qui ne partage pas la ligne droitière suivie par Valls, quelle est désormais sa marge de manoeuvre ? Voter PS au risque de renforcer la ligne néolibérale du gouvernement ? voter pour un autre parti de gauche tout en sachant que cela n'aura aucune influence ? ou s'abstenir ? 

Pour les moins politisés et les citoyens les plus gravement touchés par la crise de notre modèle économique, on comprend que le vote FN est le plus tentant pour renverser la table, d'autant que Marine Le Pen a habilement reprise à son compte une posture plébéienne de représentante du "petit peuple". Pour les plus politisés, si les conditions d'une alternative idéologique à gauche semblent se concrétiser sur le papier, elles souffrent des blocages des appareils partisans d'EELV, du PG et du PCF, lesquels ne semblent pas prêts à imaginer une réponse commune à la dérive continue du PS. La balle est dans tous les camps. Côté PS, soit les dirigeants acceptent leur responsabilité de "parti de second tour" en laissant une place à la diversité des composantes de la gauche, en proposant un nouveau contrat de gouvernement, soit ils consentent à réformer en profondeur les modes de scrutin en faveur de la proportionnelle. Côté EELV-PG-PCF, il n'y a plus vraiment de choix. Si le PS ne change pas de cap, les appareils devront tôt ou tard (et le plus tôt sera le mieux), s'abandonner au profit d'Etats généraux pour créer un grand parti de transformation sociale et écologique, avec un objectif clair : proposer un débouché politique à la frustration démocratique et à l'envie "que les choses changent enfin". 

Les électeurs de gauche ne doivent plus être pris en otage jusqu'à l'absurde. La seule réponse au FN, c'est d'avoir un cap, une volonté commune et de s'y tenir. Le mouvement des sociétés a bien sûr une part d'inertie : il est difficile d'inverser du jour au lendemain le sens de sa trajectoire. Mais dans notre vocabulaire, le mot "espoir" existe. Et la politique, qu'on le regrette ou non, a justement pour rôle d'enrayer les visions fatalistes. Chers camarades dirigeants, le mouvement social n'a jamais été aussi uni dans son histoire, les militants trépignent d'aller convaincre ensemble qu'un autre chemin est possible. Prenez vos responsabilités et ne nous laissez pas être pris ainsi en otage. 

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