En finir avec la rhétorique funeste des deux gauches

Le remaniement déclenché par les déclarations d'Arnaud Montebourg et de Benoît Hamon sur la ligne économique de François Hollande a provoqué son lot attendu d'éditoriaux et de commentaires. Si l'on s'en tient à ceux publiés par Arnaud Leparmentier (Le Monde) et Eric Le Boucher (Slate.fr), l'avènement du gouvernement Valls II coïnciderait avec celui d'une gauche réaliste, débarrassée de ses scories révolutionnaires. Il consacrerait la victoire des tenants d'une gauche responsable, apte à gouverner et à affronter les défis de la globalisation ; et symétriquement la défaite des tenants d'une gauche incantatoire, condamnée à battre les pavés en ressassant son refus de l'inexorable marche du monde. Il consacrerait le triomphe de la "social-démocratie réformiste" et la capitulation tant attendue du "socialisme fin de siècle". Cette vision binaire, si ce n'est grotesquement caricaturale, n'est pas uniquement l'apanage de celles et ceux qui cherchent à disqualifier définitivement toute parole critique. Elle structure hélas encore trop largement nos représentations de l'histoire de la gauche et réduit en un schéma pourtant obsolète l'incroyable diversité de sa pensée. Pire, elle interdit de penser les convergences qui existent au niveau de sa base et empêche ses militants de se projeter positivement vers un nouvel horizon politique.

Un recours abusif à l'histoire qui disqualifie toute parole critique

L'opposition entre les "deux gauches", l'une d'essence révolutionnaire et l'autre d'essence réformiste, s'appuie très largement sur une vision particulièrement stérile de l'histoire de la gauche, dans laquelle l'antagonisme entre Jules Guesde et Jean Jaurès serait la clé de lecture incontournable de toute la riche trajectoire du mouvement socialiste. Plus d'un siècle après la naissance de la SFIO, cette opposition est constamment réactivée lors des grands débats qui secouent le parti socialiste, durant lesquels se faire traiter de guesdite constitue encore l'insulte suprême. Alors que la gauche révolutionnaire au sens strict, c'est-à-dire celle prête à faire la révolution, n'existe quasiment plus en Europe occidentale, toute posture un peu critique est renvoyée au caractère rétrograde de la référence au marxisme et se voit disqualifiée sur l'autel de l'archaïsme.

Nous vivons une époque assez particulière dans laquelle toute analyse mesurée des excès du libéralisme, range ceux qui la tiennent du côté de l'extrême-gauche rouge-sang. C'était vrai pour les partisans du "non de gauche" au Traité constitutionnel européen (j'ai voté oui), puis des quelques militants du PS qui sont partis fonder avec d'autres le parti de gauche, et c'est toujours vrai pour les malheureux députés socialistes "frondeurs", dont la totalité restent quand même des partisans assumés de l'économie de marché. La vision binaire des "deux gauches" ne peut pas résumer les tensions qui traversent la majorité et ne doit pas servir à enfermer le débat dans des termes aussi obsolètes. Il faut au contraire se saisir de ce moment politique pour s'affranchir de ces catégories moribondes et réconcilier la gauche parlementaire avec une radicalité nécessaire.

La gauche parlementaire ne peut pas se passer du mouvement social

L'opposition obsolète entre réformisme et révolution recouvre une mise en antagonisme stérile et périlleuse entre la gauche parlementaire et le mouvement social. Stérile, parce qu'il est illusoire de penser - à l'instar d'un Jean-Vincent Placé notamment - que les forces "à vocation gouvernementale" peuvent se passer de la force d'entraînement de la gauche militante. Même si elle est numériquement faible, c'est elle qui fait campagne, qui convainct sur les marchés, et qui au-delà de ça constitue tout simplement ce qu'on appelle un ancrage local. Périlleuse, parce que la rupture théorique entre les élites politiques et la base sociale des partis, associations et syndicats, alimente le discours ambiant contre les corps intermédiaires. Dans une démocratie accomplie, ce sont les corps intermédiaires qui permettent de structurer politiquement la société et d'offrir aux citoyens une capacité de contrôle accrue sur leurs représentants. 

De ce point de vue, ce qu'on appelle encore de façon unificatrice "la gauche", est effectivement à la croisée des chemins. Soit elle se pense de façon symétrique à la droite, en lui empruntant le présidentialisme, une certaine pratique caporaliste du pouvoir et une vision élitiste du parti politique, soit elle prend à bras le corps la crise des corps intermédiaires, en acceptant de redonner du pouvoir aux militants et d'accepter de se soumettre aux nécessaires aléas d'une démocratie revitalisée. Ce débat était latent lors de la primaire socialiste, mais Martine Aubry, véritable figure de la rénovation du PS, n'a pas réussi à l'imposer ou en tout cas à le rendre intelligible. La crise ouverte entre les "frondeurs" et l'exécutif tient en partie de ces conceptions opposées de la pratique du pouvoir. Il appartient aux députés concernés de prendre conscience de la portée de cette dérive institutionnelle, et de rejoindre au-delà des opposants à la ligne économique du gouvernement, les rangs de ceux qui - chez EELV, le PG et Nouvelle donne notamment - réclament à cor et à cri une remise en cause plus profonde du fonctionnement mortifère de la Ve République.

Ce qui rassemble la gauche est plus forte que ce qui la divise

Bien qu'ultra-minoritaires idéologiquement à gauche, Manuel Valls et François Hollande règnent d'autant plus facilement que celle-ci est divisée. Si les divisions trouvent toujours leur justification dans une lecture instrumentalisée de l'Histoire, cette dernière devrait plutôt nous rappeler qu'aucune victoire du camps du progrès n'a été possible sans le rassemblement de toute la gauche. Cet appel ne concerne pas uniquement les partis politiques dans leur configuration actuelle. Il s'adresse à la gauche militante, prise dans ces schémas mentaux qui interdisent de se projeter dans une perspective convergente. Ces schémas sont liés au poids des trajectoires des organisations comme des hommes, comme l'illustre la crise ouverte entre le parti de gauche et le parti communiste, alors que leur proximité idéologique est réelle, ou encore entre de nombreux militants socialistes et écologistes, qui feignent d'ignorer l'évolution des premiers sur la question environnementale et la prise de conscience des seconds sur les impératifs de justice sociale. 

Pourtant, lorsque l'on discute avec les militants pris séparément, les convergences sont mûres sur des sujets aussi différents que la critique des institutions, la nécessité d'un nouveau modèle de développement, la réactivation de la question sociale ou encore la progression des droits individuels et collectifs. Au-delà de la base, des convergences de vue apparaissent de plus en plus nettement entre des personnalités de premier plan, qui discutent et se respectent. Ainsi, qu'attendent des Cécile Duflot, Martine Aubry, Eva Joly, Christiane Taubira et Jean-Luc Mélenchon pour se réapproprier le débat et marquer la reconquête des esprits ? 

Les gens de gauche doivent se réveiller et prendre conscience que collectivement, ils constituent encore une force puissante. Nous ne devons pas nous laisser enfermer dans la matrice dépolisante du hollandisme au pouvoir. Nous ne devons pas nous laisser embarquer dans une galère qui prend l'eau. C'est maintenant que ceux qui veulent et peuvent faire de belles choses ensemble doivent se réveiller et préparer l'avenir sans attendre.

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