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Billet de blog 25 mars 2022

La charte de la communication inclusive à Mediapart

Après plusieurs mois de réflexion, et plusieurs semaines de mise en œuvre progressive, Mediapart s’est doté d’une charte pour une communication inclusive qui s’applique désormais pour l’ensemble des contenus du journal. Avec deux objectifs : mieux décrire le monde, veiller à la lisibilité et à l’accessibilité de nos contenus.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Depuis sa création, Mediapart a décrit les bouleversements du monde, et il en est aussi partie prenante. Avant même la vague #MeToo, le journal a beaucoup investi éditorialement sur les violences sexistes et sexuelles, les questions de genre et les batailles pour l’égalité. Nous avons aussi fait évoluer notre manière d’écrire, les mots que nous employons.

C’est un travail permanent, et qui se poursuit aujourd’hui par cette proposition de charte sur la communication inclusive. L’idée est que la lutte contre l’invisibilisation ne soit pas seulement dans les articles, mais aussi dans le texte même, pour rendre compte au plus près de la réalité sociale que nous observons.

Nous avons déjà commencé à le faire depuis plusieurs années, avec notamment la féminisation des professions et des titres, ou, selon la volonté des auteurs et des autrices, l’utilisation du point médian. C’est vrai aussi de l’ensemble de notre communication et non seulement des articles : là encore, les innovations sont constantes (cf. « auteur·e » des commentaires, posts sur les réseaux sociaux, bannières marketing, etc.).

Il est temps de franchir une nouvelle étape, avec un double objectif : adopter un langage inclusif et œuvrer à une plus grande cohérence d’un article à l’autre, entre le journal et notre communication vers l’extérieur.  Si nous souhaitons lutter contre l’invisibilisation, la lisibilité sera toujours notre priorité. Et rien ne doit rendre difficile la lecture d’un article ou rendre ambiguë une information.

Autre principe qui a guidé ce travail – mené aussi grâce à des expérimentations dans d’autres rédactions, dont la revue La Déferlante, et dans des travaux consultés ces dernières années : si le langage inclusif est notre règle commune, il faut rappeler que celui-ci ne repose pas sur le seul point médian. Il s’agit d’un outil parmi d’autres, loin d’être le plus central, et relevant du choix individuel des membres de la rédaction.

Vous la retrouverez ici dans son intégralité : 

Un détour par l’histoire

La communication inclusive « vise une représentation égale des femmes et des hommes dans la langue »1. Pour ce faire, elle remobilise des techniques anciennes et éprouvées – féminisation des titres et noms de métier, accord de proximité, mots ou formules épicènes (qui ne discriminent pas le genre), double flexion – et en invente d’autres – le point médian en fait partie –, renouant par là avec l’effervescence typographique des débuts de l’imprimerie. La communication inclusive est poussée par les milieux militants féministes et anarcho-féministes dans leurs tracts et revues depuis les années 1970, jusqu’à l’illisibilité parfois, dans une intention subversive (cette histoire passionnante est abordée dans cet article de la revue Recherches féministes, vol. 32, n° 2, 2019, p. 235-258).

La communication inclusive connaît des variantes, sans qu’il n’y ait toujours stricte équivalence : « rédaction non sexiste », « double marquage de genre », « communication sans stéréotype de sexe », « écriture inclusive », « écriture non binaire ».

L’expression « communication inclusive » traduit une vision extensive de l’inclusivité, qui ne se cantonne pas au domaine de l’écrit mais touche aussi à l’expression orale, où les journalistes sont tout autant des prescriptrices et des prescripteurs en langue. C’est d’ailleurs à l’oral, dans la communication politique, à l’époque moderne, que l’inclusivité s’est manifestée de la manière la plus éclatante, à travers cette double flexion gaullienne « Françaises, Français » qui laisse indifférent·es, tant elle est passée dans l’usage, les contemptrices et contempteurs du point médian, lequel en permet pourtant l’abréviation à l’écrit (« Français·es »).

La plupart des procédés de la communication inclusive ne sont en rien des innovations, des artefacts à la mode, mais ressortissent au génie propre de notre langue.

Féminisation

La première exigence de la communication inclusive est la féminisation maximale des titres et noms de métiers, dans le respect, autant que possible, des règles de la morphologie française. Certains noms de métiers, en français, n’ont pas – en réalité plus – de féminin, du fait de la guerre faite aux femmes dans les secteurs idéologiques sensibles et prestigieux depuis la redécouverte du droit romain à la fin du Moyen Âge, dont le Code civil napoléonien s’est largement inspiré au début du XIXsiècle pour en proroger la minorité.

Entre le Moyen Âge et Napoléon, le Grand Siècle aura été le point le plus bas de la condition féminine, les quelques « précieuses » et salonnières aventurées dans le pré carré masculin étant impitoyablement raillées par les cadors de la plume, Molière en tête, qui y ajoutait le mépris de la province, à laquelle sa carrière devait tant. C’est du Grand Siècle, de 1647 exactement, que date cette loi d’airain, sans fondement linguistique mais bien membrée idéologiquement, formulée par Vaugelas dans ses Remarques sur la langue française : « Le genre masculin, étant le plus noble, doit prédominer toutes les fois que le masculin et le féminin se trouvent ensemble. »

Le tableau des XIe-XIIsiècles, en ancien français, est totalement différent. À l’époque, les femmes concurrençaient les hommes dans presque tous les secteurs d’activité, sauf peut-être les plus pénibles physiquement, et encore. La plupart des titres et noms de métiers étaient alors bigenrés. Et si une certaine dignité allait avec le statut d’homme, au sens de vassal, rien n’empêchait les femmes d’y accéder elles-mêmes, puisqu’il y eut des homesses, qui avaient donc rang de vassales, dépendance prestigieuse. Les mairesses, de même que les maréchales, féronnes et heaumières, étaient soumises à l’impôt au XIIIsiècle. Écrivaine est attesté dès le XIVe et autrice dès le XVe, deux noms de métier que les premiers académiciens employaient couramment, du reste, ainsi que le rappelle malicieusement Éliane Viennot, professeuse émérite de littérature française de la Renaissance, dans un article consacré au sujet publié dans The Conversation. Professeuse, puisque le mot est lâché, apparaît en 1845 dans le Dictionnaire des mots nouveaux de Radonvilliers, qui donne comme exemple « professeuse de langue »… De ce point de vue-là, on peut dire que l’inclusivité a presque un millénaire, avec un long étiage frémissant de plusieurs siècles au milieu, jusqu’aux suffragettes.

La richesse morphologique du français permet la féminisation de presque tous les titres et noms de métiers. Nulle raison de s’en priver, sauf défense expresse de la personne concernée (une préfète préférant être appelée « Madame le préfet », par exemple). La féminisation maximale permet d’éviter les apories académiques du genre : « Madame le ministre est enceint/enceinte ? »

Doublet ou double flexion

De Gaulle n’a fait que remettre en selle un vieux tour juridique médiéval dont on trouve encore trace, par exemple, dans les Reglemens des maîtres passementiers, tissutiers et rubaniers de la ville et faubourgs de Lyon (1763), qui disposent que « nul maître ne pourra tenir plus d’un apprentis ou d’une apprentisse à la fois », qu’il « paiera l’apprentis ou l’apprentisse pour son année en apprentissage », que « ne pourra aussi aucun maître avoir un apprentis ou apprentisse s’il n’est marié » (art. 8)…

Accord de proximité

La constance de son usage à travers les siècles, les écrivain·es étant souverain·es en ces matières, y compris en français dit classique, rend d’autant plus inepte la « règle » de Vaugelas sur la prime au masculin. L’accord de proximité évite de se torturer les neurones : lorsque plusieurs substantifs doivent être qualifiés par un adjectif ou un participe, c’est le plus proche qui imprime ses marques. Ainsi le théologien janséniste Pierre Nicole parle-t-il, dans son traité De l’éducation d’un prince (1670), de « ces pères et ces mères qui font profession d’être chrétiennes ». Ce procédé permet d’esquiver les répétitions (et le recours au point médian, si l’on y est allergique).

Accord selon le sens

En usage depuis le Moyen Âge, il permet de tenir compte des quantités dans une liste (le fait qu’il y ait plus de référents masculins que féminins fera privilégier l’accord au masculin pluriel, par exemple), des déséquilibres dans la répartition des genres dans une profession (« les infirmières et infirmiers sont gratifiées d’une augmentation ») ou de mettre en exergue les éléments d’une suite qu’on juge prioritaires, comme dans ce titre d’un livre publié en 1571 : Le Parnasse des poetes francois modernes contenant leurs plus riches et graves sentences, discours, descriptions et doctes enseignemens, recueillies par feu Gilles Corrozet, Parisien.

Point médian

Ce n’est pas un signe de ponctuation mais un séparateur typographique, utilisé depuis l’Antiquité dans l’épigraphie monumentale, d’abord entre les mots, pour permettre un meilleur déchiffrement. Son usage – modéré – ne pose objectivement pas de gros problèmes de lisibilité quand il remplace, pour l’insertion des formes féminines, les parenthèses ouvrante et fermante, ou les tirets, déjà en usage dans les textes administratifs (« Mesdames, messieurs les député(e)s »/« Mesdames, messieurs les député-e-s »). Les parenthèses étaient contestées par certaines féministes puisque, sous couvert d’insertion, elles constituent davantage une concession qu’une pleine reconnaissance, dans la mesure où les parenthèses encadrent logiquement un contenu secondaire, complémentaire et dispensable. D’où le point médian, devenu marqueur synthétique de la double flexion à l’écrit (il ne se prononce évidemment pas à l’oral, pas plus que les ancien·nes Romain·es, en lisant l’inscription d’un illustre linteau, n’ânonnaient : « Divo punctum medianum Tito punctum medianum divi punctum medianum Vespasiani » pour « DIVO·TITO·DIVI·VESPASIANI »2).

1. Maria Candea & Laélia Véron, Le français est à nous ! – Petit manuel d’émancipation linguistique, Paris, La Découverte, 2021, p. 117.

2. Arc de Titus, érigé à Rome sous Domitien, en 81 ap. J.-C.

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