Entretien avec Samuel Bigiaoui à propos de son film 68, mon père et les clous

68, MON PÈRE ET LES CLOUS, Samuel Bigiaoui, 2018 68, MON PÈRE ET LES CLOUS, Samuel Bigiaoui, 2018

 

A quel moment avez-vous décidé de faire ce film sur le parcours atypique de votre père, pouvez-vous raconter la genèse de ce documentaire ?

J’ai commencé à filmer la boutique en 2006, et jusqu’en 2012 le tournage était très sporadique. Je filmais pour les employés, les clients, la famille pour les souvenirs et pour garder une trace, sans autre intention particulière. Mais je faisais confiance au temps. Et à force de tourner comme ça, de revenir sur ce lieu de façon si insistante, je me suis demandé ce que je cherchais. En 2012 mon père me fait part de son intention de vendre le magasin. C’est alors que je réalise à quel point j’ai un lien très affectif avec ce lieu : c’est le terrain de jeu de mon enfance. Les employés m’ont vu y grandir, depuis l’âge de 5 ou 6 ans. L’annonce de la fermeture du magasin a certainement joué le rôle de catalyseur. Il y avait de l’urgence. Et de façon très pragmatique, on m’avait alors prêté du très bon matériel de tournage. J’en ai profité pour m’immerger pendant environ 2 semaines. De cette immersion, est apparu un fil rouge et a émergé cette question : pourquoi mon père a-t-il ouvert une boutique de bricolage à presque 40 ans ? Qu’est ce qui a amené cet homme - diplômé, cultivé, intellectuel très engagé au sein de la Gauche Prolétarienne après les événements de mai 68 - à vendre des clous ?

C’est un film personnel mais qui aborde plus largement la disparition des petits commerces...

En effet oui, c’est aussi un film sur la disparition d’un monde et d’une génération. Les rapports ne sont plus les mêmes. Il reste très peu de magasins de bricolage ou de quincailleries à Paris. Bricomonge c’était un lieu ouvert, beaucoup de gens venaient pas seulement pour acheter une planche de bois ou des clous, ils venaient pour prendre un café, discuter de politique, d’économie, de cinéma, demander conseil sur maints sujets. Les amis faisaient souvent un petit crochet par le magasin pour saluer Jean, c’était très vivant, comme une place publique, une agora de la Rome Antique. Un aspect important aussi c’est le caractère polyglotte du magasin. Parmi les employés, il y avait un portugais, un sri-lankais, un juif, un arabe, un vietnamien, un russe, un ancien boxeur cubain, un autre du Cap-Vert… il y avait tous les pays du monde, et chacun arrivait avec son accent, sa culture, c’était un peu la tour de Babel. C’est pour ça que dans le film, on parle souvent des accents...

Pourquoi avoir ajouté la scène de projection du film ?

C’était au moment du pot de départ du magasin. On avait organisé une petite soirée avec les fournisseurs, les habitués, les clients, les employés, et j’avais alors monté un film avec les rushes tournés entre 2006 et 2012. C’était plus un patchwork de souvenirs car je ne racontais pas d’histoire, une sorte d’album d’images animées pour nous. Ça s’adressait à ceux qui connaissaient le magasin intimement. Il me tenait à cœur que la graine qui avait donné naissance à ce documentaire soit dans le film.

Il n’y a qu’un seul plan d’extérieur, et il apparaît au milieu du film, vous pouvez me parler de ce choix ?

Je voulais une forte unité de lieu. Je voulais que mon père se raconte dans et depuis son lieu de travail, dans une sorte de huis-clos. Le plan où l’on voit Bricomonge avec les étalages en plan large depuis la rue se situe juste avant qu’on entre au cœur de son récit. C’est comme si on prenait une respiration avant d’entamer cette plongée au sous-sol dans l’histoire des années 68-70, là on est en apnée, sous terre, dans cet abri, dans le terrier avec le grondement du métro, tout au fond de la réserve.

Pourquoi avez-vous choisi de clôturer le film sur une vue de dos de votre père ?

Je le laisse partir tout simplement ! Il se fond dans la rue, parmi les passants, dans le Quartier Latin où ont débuté d’ailleurs les émeutes de 68. Le film se termine de lui-même, je pense, avec un geste de la main de mon père qui dit : “Bon…Sam…» comme s’il disait justement «voilà, maintenant c’est fini”. Je l’ai accompagné pendant toute la fermeture du magasin… c’est le moment où on fait les derniers comptes, l’ultime inventaire, c’était un moment propice pour moi pour questionner mon père sur sa vie que je ne connaissais pas. Il faut savoir que tout ce qu’il dit devant la caméra c’est la première fois qu’il me le dit. La caméra a joué un rôle d’accoucheur et a libéré la parole.

propos recueillis par Ai lin Mu aidée de Victoria Knowles

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