Chronique de la terre volée // Entretien avec Marie Dault

« Il y a un processus de la rencontre entre une certaine poésie de ces récits populaires et quelque chose de plus dure et procédurale, parce que ce qui est en jeu c’est la question de légaliser l’informel. »

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Comment s’inscrit le tournage du film dans cette chronologie qui va de la loi d’appropriation de terres promulguée par Chavez au régime de Maduro?

Je suis arrivée en 2015 au début des démarches administratives des protagonistes. Au départ je pensais que le processus d’appropriation de terres allait durer deux ans mais les événements politiques du pays ont entraîné un certain nombre de péripéties et le tournage s’est étalé jusqu’en 2018. Les derniers tournages se situent juste après la réélection de Nicolas Maduro. 

Les séquences de réunions dans lesquelles la démocratie participative s’expérimente, témoignent aussi des liens entre les habitants du quartier. Comment as-tu trouvé ta place au sein de cette communauté?

J’ai loué une chambre dans le quartier. Sur trois années consécutives, j’allais deux fois tous les trois mois. J’était leur voisine d’une certaine manière. Je me positionnais en tant  qu’observatrice mais j’avais un pied dans la communauté. Comme j’étais très assidue dans les réunions j’ai vu des décisions collectives se prendre. Au début la dynamique de la vie publique était plus vive qu’à la fin, quand les questions de comment se nourrir ont commencé à se poser. 

La crise qui gagne le quotidien, menace au fil du temps l’aboutissement de ce long parcours d’acquisition des terres. La nécessité de migrer et d’abandonner son lieu de vie s’impose,  alors même que l’accès à la propriété semble encore possible… 

Cela fait partie des grandes lignes de force du tournage mais aussi de la réalisation. Quand j’ai commencé à travailler à ce film en 2014, les habitants du quartier restaient énergiques malgré une tension politique croissante. La crise ne faisait pas encore partie de leur quotidien. Puis peu à peu, le tournage avançant, la crise est devenue très proche de la vie de gens, quelque chose s'abîmait dans le projet politique des terres, dans l’utopie, jusqu’à ce qu’ils finissent par accepter ce qui leur arrivait. Dans ce contexte, je voulais être au plus près d’eux et voir comment ils encaissaient ces changements. Quand j’ai vu que les choses se renversaient, j’ai eu envie de continuer ce projet parce qu’on l’avait fait ensemble avec les protagonistes et elles voulaient finir de raconter leur histoire. Elles portaient une espèce de croyance, de foi dans leur projet. Achever le tournage m’a permis de capter une situation historique qui fait qu’on se bat pour des terres qu’on est ensuite obligés d’abandonner.

La vision poétique de l’écriture des "chroniques du barrio", qui fait penser d’ailleurs à un documentaire écrit à l'intérieur d’un documentaire filmé, contraste avec les séquences de bureaucratie qui semblent plus ancrées dans la réalité du projet. Comment as-tu envisagé ces deux fils narratifs? 

Il y a un processus de la rencontre entre une certaine poésie de ces récits populaires et quelque chose de plus dure et procédurale, parce que ce qui est en jeu c’est la question de légaliser l’informel. Cette chose « libre », d’autogestion, vient rencontrer une nécessité de classer, de cadastrer et donc il y a cette dichotomie de forme que j’avais considéré dans l’écriture du film mais plus les choses se durcissaient politiquement au Venezuela, plus le film tirait vers ce côté administratif. Il y avait quelque chose de l’ordre du blocage où en temps de crise migratoire une photocopie coûte très très chère.

 

propos recueillis par Valentina Eid

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