Khamsin // Entretien avec Grégoire Orio et Grégoire Couvert

" Il y a une forme de résistance active qui peut émerger par le biais de la mémoire. Est-ce que le cinéma participe à lutter contre l’oubli, on a envie de rêver que oui, et d’une certaine manière chaque film qui existe est une trace de mémoire. "

 

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Le khamsin est un vent chaud et sec qui vient du désert, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le sens de ce mot au regard de votre film ?

G.O. : On aimait bien l’idée d’associer au film l’image de ce vent chaud et sablonneux qui traverse le Moyen-Orient. Ça faisait, d’une part, écho au territoire assez désertique du Liban - hormis le littoral qui est très construit -, et c’était, d’autre part, une façon d’évoquer l’image de ce vent de colère, d’énergie, d’intensité, qui passe à la fois par la musique et par les discours des personnes qui vivent là-bas et que l’on a filmées.

D’où vous est venue l’idée et l’envie de faire un film documentaire et d’y mêler images et musique ?

G.C. : Lier le son et l’image, c’est quelque chose qu’on a tous les deux l’habitude de travailler sur des clips par exemple. Donc il était assez naturel pour nous de transposer ce travail sur l’objet documentaire. C’était même plutôt excitant au départ de se dire qu’on passait dans le documentaire, c’est-à-dire dans un autre régime d’images, tout en restant sur cette thématique musique/image. Ça a impliqué de travailler différemment et avec plus de temps aussi. L’esthétique clip peut parfois avoir tendance à être codifiée, tandis que travailler dans le cadre du documentaire ouvre davantage de possibilités.

G.O. : Et puis ça s’est également fait naturellement dans le sens où l’on est parti avec le groupe « Oiseaux-tempête », dont les deux membres fondateurs sont Frédéric et Stéphane (Frédéric D. Oberland et Stéphane Pigneul), dans l’espoir de pouvoir filmer des sessions d’enregistrement. Donc on a, en premier lieu, suivi les enregistrements sans savoir que toute cette matière allait devenir un film. C’est au cours d’un deuxième voyage, et au fur à mesure des rencontres autour de ces musiciens et avec ces musiciens, que l’idée nous est venue de tisser ce lien et de créer ce parallèle entre leur discours, les vies dans lesquelles ils sont, ce qu’ils en font et la musique.

Les images sont tournées au caméscope, ce qui est relativement peu fréquent dans le cinéma d’aujourd’hui. Pourquoi ce choix esthétique ?

G.C. : Ça part un peu d’un rejet de tourner en HD, non pas par principe mais parce qu’on n’était pas sûr de la pertinence de l’usage de telles caméras avec ce sujet là. On a alors cherché ce que l’on pouvait trouver comme outils pour avoir une image un peu singulière et on s’est assez vite intéressés à ce format là. Une des premières raisons c’est que les caméscopes en eux-mêmes sont assez petits, ce qui permettait d’être plus discrets et plus mobiles. Ensuite, ils nous permettent d’obtenir une image assez fragile, vibrante, où tout n’est pas donné à voir immédiatement. Il faut chercher dans l’image. On se retrouve alors avec une image vivante, qui rappelle le sable du khamsin et qui évoque aussi les images d’archives que l’on a tous plus ou moins connu dans les années 80/90. C’est là une autre raison qui a motivé l’usage du caméscope; rappeler ces images à la fois télévisuelles et à la fois images d’archives amateurs qui fait que le film semble naviguer entre différentes temporalités, sans se figer nulle part. Après on a aussi pas mal travaillé en post- production en essayant d’épuiser cette image comme on pouvait pour qu’elle ressemble à ce qu’on avait vraiment en tête et ce qu’on avait envie de montrer.

G.O. : Ce qu’il y a aussi de singulier avec ces caméras, c’est le rapport à l’image qui s’opère un peu différemment, dans le sens où l’on filmait avec un oeilleton. De nos jours, on a plutôt l’habitude d’avoir directement le retour sur écran numérique. En l’occurence, l’oeilleton permettait un rapport assez sensible aux matières qu’on essayait d’aller chercher sur les visages, dans les gestes, musicaux notamment. Dans la plupart des séquences studio, on sent l’effervescence d’un groupe, de plusieurs personnes, mais on est quand même souvent sur des sujets très resserrés, sur des regards, des gestes très ciblés. L’usage du caméscope et de leur très longue focale permettaient vraiment de resserrer le cadre.

G.O. : Il y a également quelque chose qui fonctionne bien avec ce type d’images par rapport à toutes ces strates qu’on peut retrouver dans Beyrouth. C’est une ville qui a encore les stigmates de la guerre civile, et les images obtenues avec les caméscopes font écho à ces textures de bâtiments, de bétons détruits, de poussière.

Quelle est, selon vous, la résonance de Khamsin au regard de ce qu’il se passe aujourd’hui au Liban ?

G.C. : Je pense qu’en terme de résonance, on peut évoquer deux temps. Il y a d’abord eu ce moment, l’année dernière à Beyrouth, où « la taxe WhatsApp » a provoqué un soulèvement populaire et généralisé, et où le monde se remettait tout à coup à espérer. Charbel (Charbel Haber), qui semblait quelque peu découragé au moment de « Khamsin », nous disait à ce moment là que notre film lui prouvait qu’il avait tord. Il était heureux que le film lui ait donné tord face à ce regain d’espoir. Mais ensuite, il y a ce deuxième temps, un an plus tard, après les explosions au port de Beyrouth, après tout ce qui continue de se passer, et où Charbel nous a finalement confié malheureusement ne pas s’être trompé.

Donc le film résonne de pleins de manières. Suite aux soulèvements de novembre, l’année dernière, on se faisait la réflexion que notre film arrivait peut-être un peu en retard. Et Roy (Roy Arida), notre producteur (Stank) nous disait récemment que non, qu’il était justement en plein dans le présent par rapport à tout ce qu’il se passe au Liban actuellement. Il s’interrogeait aussi sur comment le film résonnerait sur des générations plus jeunes, sur des gens qui ont plutôt entre 18 et 25 ans au Liban. En tout cas, ce qui est certain, c’est que parmi les retours que l’on a eu, c’est un film qui parle beaucoup à la génération des 30/40 ans. Ça leur est proche, ils se retrouvent dans ces questionnements là. Je sais aussi que la fin du film émeut beaucoup en ce moment parce qu’elle se passe dans le port de Beyrouth.

En effet, ces dernières images, associées aux mots de Charbel : « Le courage c’est la mémoire » sont particulièrement fortes. Considérez-vous que votre film, par ses images et par la parole qu’il relaie, participe à cette lutte contre l’oubli ?

G.O. : Les mots de Charbel nous touchent évidemment. Oublier c’est une forme de retour à la case départ et c’est l’assurance de reproduire les mêmes erreurs à chaque fois. C’est ce que la plupart des gens critiquent et c’est ce qui est malheureusement visible encore dans la politique libanaise. Ça tourne en rond, ça revient toujours au même. Avec les récents soulèvements, suivis des explosions, les gens sont en colère, sortent dans la rue, et pourtant ça ne bouge pas d’un iota. La politique reste exactement identique. Donc finalement, ça contraint les personnes à tomber dans une forme d’oubli, parce que sinon il y aurait déjà eu du changement. C’est ce caractère cyclique des choses que l’on retrouve sur ce dernier plan des oiseaux qui tournent en rond au- dessus du port. Associé aux mots de Charbel, il y avait la volonté de dire que ça peut prendre son propre chemin et diverger.

G.C. : Je trouve aussi que les mots de Charbel sont très justes et que c’est un point de départ fondamental pour ne pas que les erreurs passées se reproduisent : se forcer à se souvenir des choses, les transmettre. Il y a une forme de résistance active qui peut émerger par le biais de la mémoire. Est-ce que le cinéma participe à lutter contre l’oubli, on a envie de rêver que oui, et d’une certaine manière chaque film qui existe est une trace de mémoire. Maintenant est-ce qu’un film va, ne serait-ce qu’un peu, tordre le cours des choses, je ne pense évidemment pas. Et notre film, ou plus généralement le cinéma d’essai, n’a malheureusement pas suffisamment d’écho. Ça reste une niche. Après, dans notre démarche, donner cette parole à la fin du film nous semblait très important. Donc tant que cette idée du courage de se souvenir résonne et interroge les spectateurs, c’est le principal.

G.O. : Et je pense aux mots de Sharif (Sharif Sehnaoui) qui se bat pour faire vivre la scène libanaise et qui est notamment organisateur de festival là-bas. Quand Sharif évoque comment il vit au Liban, ce qu’il essaye de faire pour la scène musicale libanaise à Beyrouth, il parle d’une petite pierre à l’édifice. Mais cette pierre associée à d’autres, laisse quand même rêveur. 

propos recueillis par Valentine Molinier

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