Entretien avec Emmanuel Falguières à propos de son film NULLE PART AVANT

Nulle Part Avant, Emmanuel Falguières, 2018 Nulle Part Avant, Emmanuel Falguières, 2018

 

C’est une œuvre qui prend le temps d’écouter, de voir, de ressentir. Était-ce essentiel dans votre réflexion autour du projet ? Notamment par l’omniprésence du silence ?

Ce rapport à la lenteur et au silence me vient de mon expérience de spectateur. Lorsque les films prennent leur temps, des instants d’une grande force émergent. Il était important de tisser un rapport de complicité grâce au silence pour que le spectateur ait le temps de réfléchir au film, de ressentir le rythme du montage, loin d’un omnibus sans aucune respiration.
Ainsi, les séquences d’entretiens ne sont pas autant structurées par l’importance de la parole que les nombreux instants de silences qui existent dans le récit des trois femmes. Il était important de laisser l’émotion vivre dans sa coda au cœur d’un rythme minéral, celui des pierres et de la mer de Bretagne. S’emparer de moments d’un autre temps.

Cette envie d’entretien s’est-elle d’emblée présentée lors de l’écriture ou s’est-elle imposée au fil du tournage ?

Au cours du travail d’enquête, la nécessité d’avoir une conversation avec les protagonistes du film s’est rapidement imposée. Je n’étais évidemment sûr de rien encore quant à leur place précise au sein du film, ni même si ces images seraient présentes au montage final, mais il était essentiel de faire exister cette expérience commune : la discussion intime autour d’une table. Ces moments construisent une confiance entre moi et mes personnages, confiance indispensable au propos du film.

Votre film, tout en étant une trace des mémoires humaines, se place comme une mémoire du cinéma en tant que matière.

Entre 2006 et 2015, l’effondrement de la filière argentique en France toucha également les créateurs de films de niches, de films expérimentaux. Mais notamment grâce à deux laboratoires associatifs parisiens, L’Abominable à la Courneuve et l’Etna à Montreuil, un travail sur ce média a pu se mener autour de Nulle Part Avant. J’ai donc commencé à tourner en 16 mm et à travailler sur mes archives en 8mm.

Ce film a été un apprentissage de ce qu’est la matière du film car j’ai tourné et développé les images du film, à la main ou en machine. Les effets sur les archives furent obtenus à l’aide d’un ensemble de techniques de transformations chimiques et mécaniques. Ces processus ne peuvent exister sans ces lieux. Le film s’est donc construit en grande partie dans les heures passées à travailler seul dans ces laboratoires pour faire exister la question de la matière dans ce film sur la mémoire. Cet autre temps, le temps du développement, du refilmage, induit un autre rapport au film alors qu’il s’impose comme une œuvre matérielle.

 

propos recueillis par Pierre Chablin

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