De cendres et de braises

Entretien avec Manon Ott à propos de son film De cendres et de braises

De cendres et de braises, Manon Ott, 2018 De cendres et de braises, Manon Ott, 2018

Votre film dresse un portrait à la fois politique et poétique d’une banlieue en pleine mutation : Les Mureaux à côté de l’usine Renault de Flins. Il parle, à échelle humaine, d’un phénomène pourtant plus vaste : les transformations du monde ouvrier et la précarisation du travail. Les banlieues ne sont pas si souvent regardées sous cet angle. Pourquoi ce choix ?

Les banlieues sont souvent dépeintes comme des mondes à part, si ce n’est comme des lieux sans histoire. Le temps des médias est celui du présent permanent. Il me semblait au contraire important de les réinscrire dans une histoire sociale plus large – l’histoire ouvrière – et de faire sentir le poids de l’histoire collective. Il s’agissait de montrer combien les jeunes qui grandissent dans ces quartiers sont aussi les héritiers de cette histoire. Aux Mureaux, la plupart des jeunes que j’ai rencontrés sont des enfants d’ouvriers de chez Renault. Leur regard sur cette histoire m’intéressait. J’avais envie de m’interroger avec eux sur où en est-on du politique et de la révolte dans ces anciennes banlieues ouvrières qui ont été traversées par d’importantes luttes sociales. Je souhaitais tisser des liens entre l’hier et l’aujourd’hui, montrer certaines continuités et, en même temps, prendre la mesure de ce qui a changé. L’usine de Flins est passée de 23 000 ouvriers à moins de 4000 aujourd’hui, dont une bonne part d’intérimaires. En filigrane, le film aborde la question des mutations du travail. Mais c’est aussi un film qui raconte de façon sensible les rencontres que j’ai faites sur ce territoire pendant les six ou sept années que j’ai passées là-bas dans le cadre de ce film, de recherches et d’ateliers menés avec les habitants. Tout en faisant sentir combien les destins individuels sont pris dans les courants de l’Histoire, le montage du film, qui fonctionne par fragments, cherche à rendre compte de ces rencontres.

L’aspect poétique du film est pluriel. Il s’inscrit aussi bien dans vos descriptions visuelles du territoire, dans la mise en scène de la parole de vos personnages que dans ce dont vous nous faites sentir de leurs univers sensibles. Les cités des Mureaux deviennent ainsi un territoire tissé de poésie et d’imaginaire. Comment cette dimension poétique du film s’est-elle construite ?

Si le film aborde des questions sociales et politiques, je ne souhaitais pas le faire de façon didactique. C’est pourquoi De cendres et de braises passe aussi par l’allégorie, le travail des motifs et des figures, à l’instar du récit autour du feu qui habite le film. Le travail de mise en scène visait d’abord à faire résonner autrement les paroles des habitants rencontrés aux Mureaux. Je pense que c’est aussi dans ces voix, que d’ordinaire on n’entend peu, que se joue quelque chose de politique. Je voulais donc chercher, par le cinéma, une façon de restituer l’intensité de ces paroles en même temps que les présences sensibles de ceux qui parlent. Avec chacun des personnages nous avons réfléchi ensemble à des mises en scène, choisi les lieux de tournage, comme pour cette séquence avec Momo autour du feu filmée une nuit durant ou pour les séquences tournées avec Yannick sur le toit d’une des tours de la cité. Le film s’est construit dans un aller-retour entre les univers sensibles de chacun des personnages – qui s’expriment pour certains par la littérature, le rap… – et l’univers que je construis moi-même au travers des images ou encore de la musique composée par Akosh S. – entre free jazz et sonorités lointaines – qui ré-ouvre elle aussi les imaginaires.

Le noir et blanc, notamment, est un choix esthétique fort mais pas anodin. Quelle en est l’origine ?

En photographie comme en film, je travaille depuis longtemps le noir et blanc. Je trouve que le noir et blanc invite plus facilement à l’imagination.
Peut-être parce qu’il y a moins d’informations que dans la couleur. Ça amène quelque chose d’atemporel, d’onirique même parfois. L’univers mystérieux de la nuit dans lequel se déploie toute une partie de De cendres et de braises s’en trouve renforcé. Mais pour ce film en particulier, ce qui m’intéressait d’abord c’est que le noir et blanc participe d’une distanciation qui l’éloigne d’emblée d’autres images de ces espaces, et notamment des images d’actualité sur les cités. Cela me semblait important, pour ce film qui cherche à déplacer le regard et à rompre avec les représentations habituelles des banlieues et de ceux qui les habitent, d’opter pour des parti-pris formels et artistiques forts.

propos recueillis par Vincent Wulleman

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