Enfermés mais vivants

Entretien avec Clémence Davigo à propos de son film Enfermés mais vivants

Enfermés mais vivants, Clémence Davigo, 2018 Enfermés mais vivants, Clémence Davigo, 2018

La prison de Louis est aujourd’hui devenue une université, la métamorphose de la société est-elle une des thématiques principales de ce documentaire ?

Je voulais effectivement donner à voir une transformation, une métamorphose qui est à la fois architecturale, spatiale et sociétale. Le déplacement des prisons n’est pas un élément isolé du reste mais s’inscrit bien dans un mouvement sociétal plus large ; celui du phénomène classique de gentrification. En ce qui concerne la réhabilitation de cette ancienne prison en université, certains éléments ont étés conservés, d’autres non. Qu’est ce qui fait patrimoine, qu’est ce qui fait mémoire ? Des choix très clairs ont été faits ; la faculté catholique n’a pas voulu garder de traces de la prison, de l’enfermement. L’autre aspect qu’il m’importait de montrer, c’est l’invisibilité progressive des prisons dans l’espace de la cité. Suite à la politique de modernisation des établissements pénitenciers français lancée au début des années 2000, les vieilles prisons des centres villes ont été peu à peu désaffectées. Implantées dans les zones industrielles, en périphérie de la ville, ce sont d’énormes structures conçues dans une logique de rentabilité extrême par des opérateurs privés auxquels l’État a délégué la construction et l’entretien.

Le film alterne des témoignages forts face caméra avec des moments plus imagés et silencieux, comment parvient- on à trouver l’équilibre entre les deux ?

C’est un film où la parole est très importante. Pour ne pas perdre l’intensité de ce qui est dit, des moments sans parole sont donc nécessaires. Ils apportent une respiration, permettent au spectateur de « digérer » (d’assimiler?) ce qu’il vient d’entendre et d’avoir un espace pour penser. Ces séquences plus imagées et silencieuses permettent donc de rythmer le film en marquant un temps entre les témoignages forts, mais également de passer d’un personnage ou d’un lieu à un autre, d’aller et venir entre l’intérieur et l’extérieur… et donc ainsi de parler en creux de la séparation que produit l’enfermement. Parmi ces séquences, certaines sont des images de la prison que j’ai tournées avant et pendant sa destruction. Elles ont donc une autre temporalité qui leur confère un caractère « d’archive ». Mais si nous sommes les spectateurs de la destruction de ces bâtiments, nous assistons aussi à la disparition progressive de la mémoire de ces lieux. Les témoignages d’Annette et Louis sont donc très importants dans ce sens.

Annette et Louis semblent à la fois libres et sincères dans leurs propos, a-t-il été facile d’obtenir un tel résultat à l’écran ?

Je pense que c’est avant tout une question de confiance. Nous avions pris le temps de nous rencontrer et de beaucoup discuter en amont. Le courant est passé tout de suite entre nous. Cette complicité s’est d’ailleurs transformée en une véritable amitié par la suite.
Annette m’a souvent dit que très vite, elle avait oublié la caméra et la perche, parce qu’elle se sentait écoutée, en confiance. Le dispositif était assez simple : on a pris le temps de déambuler sur les lieux, dans les couloirs avec Louis, à l’extérieur avec Annette, et les souvenirs remontaient au fur et à mesure. Même si parfois c’était dur, tous deux avaient envie d’être là, de participer à ce projet qui leur semblait important. Et puis il faut dire que j’ai eu beaucoup de chance, ils sont assez incroyables tous les deux !

On a l’impression que ce documentaire est une parole redonnée à ceux qui n’en ont pas eu pendant longtemps , peut-on dire que ces témoignages sont une autre forme de «liberté» retrouvée ?

Effectivement, le projet du film était de donner la parole à ceux qui ont vécu et souffert dans ces lieux, une parole souvent peu connue, peu entendue. Du côté de Louis, je le convoquais plutôt pour une visite de la prison et pour lui demander de parler de ce qu’il avait vécu dans ces murs.
Mais si l’on parle peu des prisons et des détenus, on évoque encore moins ces femmes et enfants de prisonniers dont les seuls liens avec leurs proches s’arrêtent à un parloir et qui sont pourtant obligés de faire face, avec le sourire, et d’essayer de continuer à vivre. Avec ce film, je souhaitais aussi, parler de ceux que l’on enferme à l’extérieur. Tout cela, Annette l’évoque très bien. Elle raconte comment elle a vécu l’enfermement et comment elle a mené sa vie tant bien que mal pendant cette longue période. Elle parle de sa culpabilité de mère, de sa culpabilité d’épouse. Lors de débats après le film, Annette évoque souvent combien cette possibilité de prendre la parole est importante pour elle. Je crois que le film lui a fait beaucoup de bien et lui a permis de pouvoir enfin se libérer de tout cela.

propos recueillis par Vincent Wulleman

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