Entretien avec Mohamed Siam à propos de son film Amal

Amal, Mohamed Siam, 2018 Amal, Mohamed Siam, 2018

Comment et quand avez-vous rencontré Amal ?

Elle est arrivée au milieu d’un autre film. Au début, je voulais tourner un film sur la jeunesse, sur un groupe de jeunes en Egypte parce que je me rendais compte qu’ils avaient vécu la révolution d’une façon très différente de celle de ma génération. J’ai rencontré Amal alors que je travaillais sur ce film et quand je l’ai vue, j’ai su que mon film serait en fait sur elle. Elle absorbait vraiment les changements du pays, comme une éponge. Elle en subissait des résultats psychologiques et physiques. Et puis depuis longtemps j’avais ce désir en moi de filmer les femmes fortes, qui résistent aux épreuves de leur vie. Mon propre père est mort quand j’étais petit et ma mère a dû rester seule et s’occuper de moi. J’avais envie de parler d’elle aussi à travers ce film.

Saviez-vous que vous utiliseriez les films de famille dès la préparation du film ?

Non, ce fut une bonne surprise. Je connaissais Amal depuis un moment et j’avais déjà commencé à filmer, quand un jour elle me dit que son père avait fait beaucoup de films de famille. Il disait qu’il filmait pour qu’elle se souvienne de son enfance. Ma démarche peut être vue comme similaire. J’ai filmé Amal pour documenter ces étapes de sa vie où elle a grandi et changé.

Quelle a été la réaction de la police ?

Tout le monde était bien trop surpris par Amal et son comportement pour remarquer la caméra. J’avais une petite caméra, que je portais un peu comme si elle était éteinte, je ne la portais pas à mon oeil, pour être plus discret. Malgré tout, le tournage était dangereux, j’étais vraiment au coeur des manifestations, je voyais les gens poursuivis et frappés par la police. Un jour une balle est passée tout près de moi. Dans ces situations, je voulais malgré tout un cadre stable donc j’avais un trépied que je cachais par un drap, pour être sûr de ne pas attirer l’attention.

La dispute entre Amal et sa mère était-elle spontanée ?

Je voulais cette scène de dispute. Je savais qu’elles finiraient par discuter de leurs désaccords, je savais
qu’Amal était fâchée. Il y avait les ingrédients du conflit. Je les ai filmées en train de parler et au fur et à mesure de la conversation, je murmurais à l’oreille de l’une ou de l’autre « Tu ne voulais pas demander ça ? Tu n’es pas fâchée de ça ? », je donnais de petites impulsions. Faire un documentaire, ce n’est pas juste être là et attendre, il faut provoquer et évoquer les situations et les personnages. Ce n’est pas seulement être chanceux, il faut du travail. Je prépare les personnages du documentaire comme je prépare les comédiens en fiction.

Comment avez-vous envisagé le tournage du film au niveau de la temporalité ?

J’ai passé beaucoup de temps avec Amal et je restais toujours en contact avec elle, si bien que j’avais carte blanche pour filmer. Mais il fallait que j’anticipe ses réactions, que je pense à la suite du film. J’ai beaucoup filmé au début parce que je cherchais un angle. Par la suite je suis devenu plus précis parce que je trouvais le film, ce qu’il fallait filmer devenait évident. J’étais plus précis dans mon travail aussi, je montais le film à la fin de chaque scène pour avoir un ours.

Comment avez-vous si bien réussi à vous intégrer que les protagonistes semblent oublier la caméra ?

Il fallait que je passe par quelqu’un d’autre pour avoir accès à Amal, toujours. D’abord sa mère, puis son copain, puis son mari. Donc j’étais obligé de les connaître et d’avoir leur confiance. D’un point vue personnel ce fut très enrichissant parce que j’ai compris à quel point c’était difficile d’être une femme en Egypte, d’être dépendante et d’avoir des voix d’autorité au-dessus de soi.

La voix off d’Amal a-t-elle été écrite ?

Je lui avais demandé à plusieurs reprises d’écrire comme des journaux. J’ai ensuite sélectionné des passages pour créer le discours que je voulais avoir. Je les lui ai ensuite transmis pour qu’elle le réécrive à nouveau à sa façon. C’est devenu le texte de la voix off. Il n’y a que le rêve que j’ai écrit seul, pour lancer l’énergie du début. Elle n’y a rien changé parce qu’elle se reconnaissait dans ces sentiments, elle aurait pu faire ce rêve.

propos recueillis par Anne-Capucine Blot

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