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Billet de blog 12 nov. 2019

CHEZ JOLIE COIFFURE // Entretien avec Rosine Mbakam

"Nous regardons le monde d'un seul point de vue occidental et ce point de vue colonise les autres regards et les autres cinémas(...)."

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Pourquoi avoir choisi le contexte d’un salon de coiffure? Ce salon en particulier vous est-il familier ?

J’ai choisi un salon de coiffure car c’est un lieu de parole où les gens viennent passer du temps, en tout cas pour les coiffures africaines qui mettent du temps à se faire. C’est donc un lieu où les conversations se construisent, les relations se tissent. Et c’est aussi pourquoi j’ai choisi un salon de coiffure plutôt qu’un commerce. Le salon de coiffure du film se trouve dans une galerie comme il en existe dans certaines capitales européennes et dans lesquelles une certaine immigration vient chercher du travail. Je voulais donc questionner cette réalité là, et questionner le parcours de ces personnes.

Dans ce lieu de passage où se croisent diverses personnalités, on se concentre principalement sur sa gérante, au charisme et au caractère fort. Qu’est ce qui vous a intéressé dans la personne de Sabine et dans son histoire ?

Les gens lui confient des histoires parce qu’elle est généreuse, ouverte, et qu’elle trouve des solutions à divers problèmes. Donc oui, il est vrai que le film tourne autour d’elle de par son rôle de gérante, et qu’elle a un caractère particulier qui la fait rayonner tout au long du film, mais elle rayonne en donnant de la place aux autres.

A travers des scènes de la vie quotidienne d’un salon de coiffure du quartier Matongé à Bruxelles, nous sommes plongés au coeur des problèmes quotidiens de la population africaine immigrée en Europe. Etait-il important pour vous de donner la parole à une population souvent peu représentée dans les médias occidentaux, ou alors en quelque sorte “exotisée”?

Oui c’est important de parler de ça et c’est ce qui m’a amenée à faire du cinéma, parce que justement on voyait très peu de films de réalisateurs africains qui filmaient leur propre réalité. Je ne suis pas allée au salon dans le but de dénoncer ce que l’on voit, j’y suis allée et j’ai découvert cette réalité là. J’ai découvert comment j’étais moi-même regardée, car je n’étais pas sensible à ça avant d’arriver au salon.(...) j’y ai découvert le regard qui était porté sur moi et sur les gens qui me ressemblent. (...) Enfin, oui, il est important que la population occidentale déplace son regard par rapport au cinéma. Nous regardons le monde du seul point de vue occidental et ce point de vue colonise les autres regards et les autres cinémas.(...). Pour moi, faire du cinéma, c’est dire qu’il y a d’autres manières de raconter des histoires. Dans ce film, je demande au spectateur de déplacer son regard et de voir le monde du point de vue de ces populations-là, non pas parce qu’elles ne sont pas souvent filmées, mais parce qu’elles sont habituellement filmées du point de vue occidental. (...) La particularité de “Chez jolie coiffure” c’est qu’il s’agit du regard de ces filles et de ces populations sur leur propre réalité, sur le monde dans lequel elles évoluent.

Les coiffeuses et clientes que vous filmez semblent toutes interagir comme si vous étiez absente, comment êtes-vous parvenue à atteindre un tel naturel dans leur comportement ?

Sabine m’a beaucoup aidée car elle n’a pas hésité une seconde à participer au projet (...). Je pense qu’elle avait envie de décloisonner cet espace, et que les gens connaissent la réalité de cette communauté et de son parcours. Elle était tellement à l’aise qu’elle me mettait moi-même à l’aise, et qu’elle amenait d’autres personnes plus réticentes à accepter d’être filmées car les gens étaient témoins de la relation de confiance qui se construisait entre elle et moi. Je ne venais pas les espionner, ni les exposer. Je cherchais à comprendre et à partager leur(s) expérience(s) avec les spectateurs (...).Cela explique pourquoi, à un moment, nous oublions la caméra. Elle est acceptée tout comme moi je suis acceptée dans le salon.  

 Propos recueillis par Léa Hasbroucq

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