LA STRADA PER LE MONTAGNE // Entretien avec Micol Roubini

"Filmer était le meilleur moyen de représenter l'immobilité de ce monde, bloqué dans ses propres contradictions et omissions depuis une longue période de temps."

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Quel a été le point de départ du film, et pourquoi le documentaire était le moyen de l’explorer ? 

Le projet est né après la découverte récente et accidentelle de documents dont personne de ma famille n’avait connaissance, incluant une photographie de 1919 de la maison que mon grand-père fut contraint d’abandonner à cause de la Seconde Guerre mondiale. Certains de ces documents ne correspondaient pas aux histoires que l’on m’avait racontées jusque-là, et j’ai senti que j’avais besoin en quelque sorte de trouver la vérité. Lors de mon premier voyage à Jamna [ville de Pologne], j’ai commencé à demander des informations à propos de la maison, du sanatorium... Et à ma grande surprise, j’ai eu des réponses élusives et confuses, personne n’était capable de se souvenir de simples faits. D’une certaine façon, il semblait que nous faisions face aux mêmes vides. A ce moment, j’ai décidé de documenter cette communauté et ses relations intriquées avec sa propre histoire. Filmer était le meilleur moyen de représenter l’immobilité de ce monde, bloqué dans ses propres contradictions et omissions depuis une longue période de temps. 

Comment avez-vous approché les habitants de la ville ? Combien de temps cela vous a-t-il pris ? Comment ont-ils réagi face à l’intention documentaire ? 

Ça a été un processus très long. Je voulais comprendre véritablement les dynamiques à l’intérieur de la communauté et ça m’a pris plus de trois ans de repérages avant de filmer. Les gens étaient très suspicieux au début – il faut se représenter que même aujourd’hui c’est encore une région reculée, très mal connectée au reste de l’Ukraine – mais au moment où nous avons commencé à filmer, tout le monde nous connaissait très bien et comprenait ce que nous essayions de faire, certains sont devenus de proches amis. Ça n’aurait pas été possible de faire le film sans leur soutien. Cependant, tout n’a pas été rose non plus, bien sûr. Le film questionne beaucoup de problèmes critiques dont les gens n’ont pas l’habitude de parler en Ukraine et les autorités en charge du sanatorium sont restées hostiles jusqu’à la fin. Ils ont essayé de nous intimider de nombreuses fois et nous ont même envoyé des menaces de mort. 

Comment expliquez-vous la défiance des policiers et de la conservatrice du musée ? 

C’est une question simple et complexe à la fois. Ces situations sont des traces contemporaines de l’ancien système de l’Union Soviétique et en même temps découlent de la corruption actuelle de l’Etat. De ce que j’ai pu voir, la plupart de ces autorités étaient d’une façon ou d’une autre compromises dans des activités illicites, et le sanatorium est une de ces zones impliquées dans un plan de spéculation : l’ancien policier, tout comme les gardes qui dépendent de lui, travaillent pour un des propriétaires. Comme pour le musée, c’est un « Musée d’Etat des Résistants » de l’époque soviétique, le but n’est pas de remettre en cause des « versions officielles » mais de rester fidèle à la tradition. Ceux qui y travaillent sont des employés d’Etat. Ce qui est parfois paradoxal : un vrai résistant qui cherche une vraie confrontation est verbalement repoussé par l’institution qui devrait le représenter. 

Comment est-ce que votre enquête sur la maison de votre grand-père est devenue un portrait de la ville, de ces habitants et de son histoire ?

 Depuis le début, le but du film était pour moi de documenter cette communauté, l’histoire de mon grand-père était juste un outil pour faire sortir des choses, c’est le point de départ du film. Le vrai sujet est les habitants de la vallée, et plus le film se déroule, plus il devient une histoire collective. 

J’ai beaucoup aimé la séquence nocturne du train, comment est-elle survenue ? 

Pour le documentaire nous avons travaillé à créer des atmosphères sombres, presque surréalistes. Le film mime un genre, celui du film noir, dont les trains sont un leitmotiv important. Géographiquement, les trains sont les moyens de communication les plus efficaces pour atteindre ces régions, et temporellement ce sont des références fixes : tous les jours un train part vers le sud; toutes les nuits un train part vers le nord pour aller à Lviv. Mais ils appartiennent aussi à l’histoire de Yura, le chauffeur de taxi, dont le père fut décapité par un train alors qu’il travaillait dans un tunnel, et bien sûr ils sont liés dans nos subconscients à l’Holocauste.  Nous avons d’abord eu l’idée de filmer des trains la nuit, puis nous avons eu la chance de rencontrer des ouvriers qui réparaient les rails dans l’obscurité la plus totale. 

 

Propos recueillis par Valentin Juhel 

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