NOTHING TO BE AFRAID OF // Entretien avec Silva Khnkanosian

"C'était fou pour moi que cinq femmes fassent ce métier. Tout de suite je leur ai dit qu'il fallait que je fasse un film sur elles".

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Comment vous est venu l'idée de faire un film sur le travail des démineuses dans le Haut-Karabagh ?

Il y a trois ans, je faisais une séance photo, c'est à cette occasion que j'ai rencontré les cinq femmes du film. J'ai vu leur voiture de déminage, j'ai été intriguée et je suis allée leur demander ce qu'elles faisaient. Elles m'ont répondu : "On est juste démineuses". C'était fou pour moi que cinq femmes fassent ce métier. Tout de suite je leur ai dit qu'il fallait que je fasse un film sur elles, elles m'ont dit : "ok".

 

Tout le long du film il n'y a quasiment aucun dialogue, comment est-ce que vous justifiez ce choix ? 

Pendant leur travail elles ne peuvent pas vraiment parler entre elles. En dehors de leur travail et en pause elles parlent. J'avais beaucoup de questions à leur poser mais je voulais faire un film sur leur travail, juste sur leur travail, montrer leur travail, donc forcément il n'y allait pas avoir beaucoup de dialogues. 

 

Ce sont principalement des femmes qui occupent ce poste dans ces opérations de déminage du Haut-Karabagh ?

Ce ne sont pas que des femmes, c'est un travail dans lequel il y a des groupes d'hommes et des groupes de femmes. J'ai choisi de travailler avec des femmes parce qu'elles m'ont parues très fortes. Les femmes font le même travail que les hommes mais ça n'est pas pareil pour moi : elles rentrent le week-end pour s'occuper de leurs enfants et le reste de la semaine elles assurent leur futur. C'est plus un film sur la force des personnages que sur leur condition en tant que femmes. 

 

Comment ont-elles réagi à votre présence ? 

À la séance photo on est rapidement devenues amies. On a parlé. Je leur ai dit que je voulais filmer tout ce qu'elles faisaient. Elles étaient surprises : pour elles c'était un travail comme un autre. Comme on a bien sympathisé, c'est devenu plus simple de les filmer, je vivais avec elles à la semaine, encore aujourd'hui on discute régulièrement entre nous. 

 

On découvre dans le film que les femmes plaisantent beaucoup en dehors des sessions de déminage. Est-ce que c'est un mécanisme de défense face à la gravité qui les environne ? 

Si elles ne plaisantent pas de temps en temps elles peuvent vraiment traverser des grosses périodes de dépression. C'est trop dur. Ce n'est pas quelque chose que j'avais perçu quand je les ai rencontrées. Mais une fois sur place, on se rend compte à quel point il est possible de ne jamais en revenir. Je pense que c'est pour ça qu'elles essaient de plaisanter le plus possible. 



Dans leur travail, tout est calculé au point qu'on ne se rend plus trop compte de l'ampleur des dangers. Est-ce que le titre Nothing to be afraid (rien à craindre) se réfère à cela ?  

En fait elles doivent être très vigilantes dans leurs recherches parce qu'une fois que la neige arrive, c'est beaucoup plus compliqué. Après quelques jours de tournage on a appris que la voiture d'un autre groupe de démineurs avait explosé sur la route. Mon caméraman et moi-même on a commencé à réaliser à partir de là que ça pouvait très bien nous arriver à nous et qu'on pouvait bien ne pas revenir du tournage. Quand on a appris ça les femmes m'ont dit qu'il ne fallait pas avoir peur, qu'elles ne devaient pas avoir peur parce que ce qu'elles faisaient était juste et bon. Evidemment moi je pense qu'il y a de quoi avoir peur. Le titre se réfère surtout à la force des mots et à la conviction de ces femmes.


Propos recueillis par Nicolas Cury

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