PAYSAGE ORDINAIRE // Entretien avec Damien Monnier

"Il y avait un arc temporel entre la fin des années 50 et la fin des années 2010 qui me semblait pouvoir permettre de re-parcourir l’histoire de ce milieu et de ce monde là (...)"

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Pour Paysage ordinaire vous partez d’une photo de famille d’agriculteurs dont vous retracez l’histoire par le témoignage des personnes restantes. D’où vient cette photo et pourquoi l’utiliser comme point de départ d’un documentaire ?

C’est une photo de famille prise pour les 50 ans de mariage de mes grands-parents agriculteurs dans le nord-est de la Bretagne. Elle était donc présente dans mes souvenirs depuis toujours. Quand j’étais étudiant en fac de cinéma j’ai découvert le film Reprise d’Hervé Leroux où il part d’une bobine tournée au moment de la reprise du travail d’une usine et où une femme indique ne pas vouloir retourner travailler dans “cette tolle”. Le principe du film est de retrouver cette femme et de raconter ce moment de grève et le monde ouvrier à cette époque là. Je me suis essayé à un exercice du même ordre avec cette photo en allant voir un certain nombre de personnes présentes sur la photo. Une fois l’expérience faite, tout ça est resté dans un tiroir car je trouvais que ça ne dépassait pas l’exercice mémoriel familial. Mon questionnement sur mon rapport aux archives est remonté à la surface en 2012 après avoir terminé mon premier film. C’était le moment où certains des enfants de la photo allaient prendre leur retraite d’agriculteurs, il y avait un arc temporel entre la fin des années 50 et la fin des années 2010 qui me semblait pouvoir permettre de re-parcourir l’histoire de ce milieu, raconter son évolution technique, économique et sociologique et travailler sur cette avancée du temps en documentant réellement ce que peut être le travail agricole, tout en prenant le contrepied des images d’Épinal qu’on peut avoir sur celui-ci.

C’est tout un mode de vie, de production et de consommation moderne qui est confronté à son passé et à son évolution dans votre film. On retrouve aussi l’idée d’une modernité limitée par des invariables. Le documentaire s’est il naturellement orienté vers ces sujets ou vouliez-vous volontairement les aborder?

C’était d’emblée un des enjeux et une des intentions du film de travailler les mutations et les survivances qui pouvaient exister dans ce travail et dans ce mode de vie. Car finalement entre la fin des années 50 et aujourd’hui on passe à un mode de vie agricole et familial relevant d’une économie domestique à un monde agricole industrialisé avec une communauté professionnelle qui s’installe. C’est aussi pour ça qu’au fil du film la question de la famille et de mon propre rapport à ma famille est délibérément laissé de côté. L’évolution est ailleurs, elle balaye tout cela. 

La caméra balaye l’espace comme une entité laissée libre de ses mouvements au milieu d’une communauté qui semble l’accepter. A-t-il été facile pour vous d’être admis dans cet environnement ?

Il y avait une facilité d’écoute et de réception à ce projet parce que ce sont des personnes que j’ai côtoyées et que je côtoie encore. Lors des repérages préparatoires j’ai glissé vers d’autres gens extérieurs à ma famille, il a donc fallu les convaincre. Bien sûr, je n’arrivais pas de nulle part, j’étais presque indiqué par certains de leurs confrères, mais c’est quelque chose qui s’est construit petit à petit par de longs repérages, en passant du temps avec eux à discuter, à regarder de quoi sont faites leurs journées de travail. Un temps durant lequel j’ai essayé de comprendre et répertorier les différentes situations qui allaient pouvoir se rassembler, se faire écho, et raconter leurs vies, ce territoire et ce paysage. Certaines personnes n’ont pas voulu être filmées car elles traversaient des périodes trop dures.

Pourquoi avoir décidé d’inclure des parties de commentaire en prose ?

C’était présent dès le début car j’avais vraiment envie de donner un certain nombre d’informations qui forment un corpus que j’ai écrit de manière très précise puis repris avec Soufiane (le personnage qui énonce les commentaires, N.D.L.R.). Cela permettait de travailler aussi une distance, un pas de recul avec le travail sur le terrain, et de réinjecter dans le film des paroles qui n’ont pas pu être filmées ou enregistrées pendant le tournage, afin de donner de la visibilité à ce qui n’en avait pas. C’est aussi un commentaire qui donne un point de vue plus politique sur les choses, plus subjectif. Ce commentateur est une sorte d’alter ego, qui parcourt cet espace, qui s’en écarte, qui s’en empare à la fin, à travers une parole très littéraire qui redéploie les choses par rapport à ce que l’on peut filmer en direct.

 

Propos recueillis par Léa Hasbroucq

 

 

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