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Billet de blog 12 nov. 2021

AUCUN D'EUX NE DIT MOT // Entretien avec Jacques Lin

"Tout le travail qu’on a fait, c’est pour que se maintienne un lieu qui soit paisible pour que les autistes mutiques puissent vivre tranquillement, sans médicament, sans rien du tout. On dit qu’ils sont renfermés, loin de nous... Ils perçoivent tout. Ce documentaire, c’est donner le climat de ce lieu et ce qu’il s’y passe, mais il ne se veut pas pédagogique ou historique. J’ose le mot poétique."

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Vous avez vécu avec ces jeunes autistes depuis 1967. À quel moment l’idée de filmer, documenter le quotidien s’est-elle imposée à vous ? 

On vit avec certains depuis plus de cinquante ans, avec ma compagne. Les images que vous avez vues datent des vingt dernières années, mais on a filmé dès le commencement. L’emploi de la caméra a existé très vite, dès le début. Le fait d’être permanents nous a permis de prendre des images tout le temps, le cinéma nous a toujours accompagnés.

Monter les rushes et en faire un documentaire était-elle l’idée première ? 

On s’en est rendus compte très tard, on parle de cinquante années … Les parents qui nous confiaient les enfants avaient l’envie de savoir comment ça se passait. Il n’était pas question qu’ils viennent sur les lieux, alors ils nous donnaient de la pellicule et nous, on filmait des images du quotidien avec un super 8 pour que les parents voient comment étaient leurs gamins. Les images permettaient aux parents d’observer que les gamins pouvaient être autrement. 

Avec une narration sans voix-off, on ressent la volonté de montrer plutôt qu’expliquer. Comment s’est fait le choix de sélection de ces images par rapport au message qu’il transmet ? 

Tout le travail qu’on a fait, c’est pour que se maintienne un lieu qui soit paisible pour que les autistes mutiques puissent vivre tranquillement, sans médicament, sans rien du tout. On dit qu’ils sont renfermés, loin de nous … que dalle. Ils perçoivent tout. Souvent, les reportages diffusés à la télévision montrent des autistes de haut niveau, mais c’est une petite minorité. Et tous ces petits gars, ces petites filles, mes petits copains comme je les appelle, on ne les voit pas. Au niveau de la narration, on cherche toujours le « pour », et là on peut dire que ce sont des gestes « pour rien », c’est une chorégraphie de gestes et de comportements. 

Par l’absence de parole du sujet filmé et du réalisateur, on voit l’importance des gestes et des actions du quotidien, aussi banales qu’elles puissent paraître, qui se déroulent méticuleusement, avec soin et application. Il s’en dégage une grande tendresse dans le regard que vous y portez. 

Ce documentaire, c’est donner le climat de ce lieu et ce qu’il s’y passe, mais il ne se veut pas pédagogique ou historique. J’ose le mot poétique. Si j’avais eu le temps, j’aurais pu rester encore plus longtemps sur les gestes. Ces gestes du quotidien, c’est ce que j’appelle de l’ornée, des gestes en plus, de l’ornement. À vivre proche d’eux aussi longtemps, ce sont des compagnons surprenants et très attachants. Janmari qui fait une vaisselle et qui attend que la dernière goutte tombe de l’assiette avant de la ranger, toutes ces choses-là, je ne m’en lasse pas, même quand je regarde les images encore aujourd’hui.

Vos apparitions sont rares et vous gardez une certaine distance des sujets par rapport à la caméra. Effacement qui n’impacte pas la proximité et qui plonge le spectateur dans l’intimité de ces scènes du quotidien. Quelques regards caméra se perdent mais cela reste exceptionnel, quelle fut la réception des résidents face à la caméra ?

Pour certains c’était une vieille histoire, ça faisait trente ans qu’ils étaient avec nous … quelques-uns ne revenaient pas chez-eux parce que des « chez-eux », y’en avait pas. Certains étaient orphelins. La caméra leur était familière, ils s’en fichaient complètement.

PROPOS RECUEILLIS PAR HORTENSE PRADIER 

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