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Billet de blog 12 nov. 2021

BOCA CIEGA // Entretien avec Itziar Leemans

"C’est un peu comme un voyage en immersion. J’amène le spectateur partout là où Thomas bouge et vit. Je prends le temps d’immerger le spectateur dans une messe par exemple, avec tous ses enjeux, sans l’expliquer non plus."

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Comment as-tu rencontré Thomas, le peintre-sujet de ton film et pourquoi l’as-tu choisi comme protagoniste pour ce portrait ?

Initialement, je voulais faire un portrait de Thomas qui change des portraits de peintres classiques. En effet, j’ai de plus en plus de mal à supporter les discours de fainéantises sur les artistes, les visions clichées de « ils ont de la chance ce n’est pas un vrai métier »  et casser cette idée de l’illumination artistique qui arrive d’un coup. J’avais envie de montrer l’artiste comme un athlète de haut niveau avec une routine de travail et beaucoup d'effort. Ce qui m’intéressait dans la figure de Thomas, c’est comment il pouvait s’intégrer dans cette famille cubaine en partie grâce à son dessin. Je l’ai rencontré quand j’avais 21 ans, cela fait 15 ans maintenant que l’on se connaît. A l’époque je faisais de la photo argentique, je ne filmais pas encore, et on est partis trois mois ensemble en Afrique. Lui il peignait dans la rue, cela me fascinait déjà, et l’on faisait beaucoup de blagues à l’époque sur le fait que je ferai un jour un reportage sur lui. Thomas finalement incarnait bien cette figure de l’artiste que je voulais montrer : c’est un énorme bosseur, il travaille huit à douze heures par jour, totalement accroupi, il établit des connexions émotionnelles très fortes avec les gens qu’il peint.


Quelles sont les inspirations et les thèmes des œuvres de Thomas, et comment cela t’a inspirée aussi pour la composition de ton film ?

Il a commencé un travail sur l’écrivain Reinaldo Arenas, c’est pour ça qu’il est parti là-bas initialement. C’est un auteur cubain censuré, persécuté par le régime de Fidel Castro. Il a été chassé dans les années 1970 et enfermé dans des camps de rééducation homosexuelle. Thomas s’inspire de ce qu’il écrit, et il revient sur les lieux décrits dans ses livres afin de les confronter au présent (il cherche à voir notamment si ce sont toujours des lieux de rencontres homosexuelles). La scène d’ouverture est d’ailleurs un total hommage au travail de Reinaldo Arenas, qui décrit des corps soûls qui s’entrechoquent et qui essayent de s’aimer, et dont j’ai essayé de retranscrire la poésie. En effet, des corps nus titubant sur la plage et surveillés par la pleine lune, c’est une image qui revient dans toute son œuvre. Je fais exprès de ne rien expliquer, ceux qui connaissent cet artiste peuvent faire le rapprochement, mais même sans cela, cette scène parle du personnage principal, et m’émeut moi aussi.

C’est un peu comme un voyage en immersion. J’amène le spectateur partout là où Thomas bouge et vit. Je prends le temps d’immerger le spectateur dans une messe par exemple, avec tous ses enjeux, sans l’expliquer non plus.

La caméra est très discrète et en même temps très proche de tes personnages ; comment la famille a-t-elle vécu ce tournage ?

J’ai vécu trois ans là-bas et je les voyais tous les weekends et je les ai toujours filmés, ils avaient l’habitude de ma présence et de ma caméra. Je les ai toujours filmés en 50mm pour être très proche d’eux, capter leur fragilité. Au montage, cela me permettait de ne jamais avoir recours à des moments face caméra et au contraire de pouvoir travailler une photographie et un montage beaucoup plus proche de celui de la fiction que celui du documentaire classique. J’ai vraiment parachuté le spectateur dans l’intimité d’une famille. Je n’aime pas expliquer les choses mais les faire ressentir : j’essaye d’expliquer le moins possible.


En regardant le film, j’ai eu l’impression que toutes les questions / angoisses que pouvait
vivre le protagoniste en France trouvaient leurs réponses et leurs solutions à La Havane…

On suit l’expérience de quelqu’un qui se trouve plus compris et accepté dans une famille d’étrangers et d’une autre langue que lui, que dans son propre foyer. Il a trouvé une véritable famille de substitution où il a une vraie place, où sa voix et ses avis sont écoutés ; et il est comblé par cette confiance. Et puis, cela je ne l’ai pas filmé en réalité, mais en France, Antoin a trouvé la même chose dans la famille de Thomas. Antoin a eu une opportunité d’étudier le chant lyrique en France, quelque part il a aussi un peu fui Cuba, où son homosexualité n’était pas bien prise dans sa famille. Et Thomas fuit sa famille à 18 ans aussi pour les mêmes raisons, et Thomas est parti s’installer dans sa famille à La Havane. Ils ont switché de famille en quelque sorte. Je voulais mettre en parallèle deux vies parallèles qui s’ignorent.


Comment as-tu su gérer le choc Paris-La Havane, choc entre les deux mondes ?

L’effet choc est totalement volontaire. Je voulais faire ressentir le décalage culturel que tu ressens quand tu pars vivre dans un pays longtemps puis que tu reviens. Et ce genre de claques, Thomas en reçoit à chaque fois. Et la richesse de ses œuvres, la connexion émotionnelle des gens qu’il peint à Cuba est confrontée à la superficialité du public français. J’ai fait un combo des phrases un peu risibles dans la galerie de ce que le public commentait. Je voulais souligner la non-compréhension.

PROPOS RECUEILLIS PAR NINA BENOÎT

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