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Billet de blog 12 nov. 2021

FRÉQUENCE JULIE // Entretien avec Mia Ma

"En voulant une vie « comme tout le monde », elle va à contre-courant de tout le monde. Elle aspire à la normalité, mais sa manière d’y aspirer est totalement hors-norme. Et ça c’est génial. C’est Julie."

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Le documentaire commence, après l’intro, par des discussions à propos de la vie quotidienne de Julie. Ce sont des questions qui peuvent paraître simples. Pendant une partie de ces entretiens, la caméra est fixe. Les plans s’enchaînent parfois sans raccord. Cette forme de neutralité laisse complètement la place à l’échange entre Julie et vous-même. Pensez-vous que l’objectivité documentaire est possible ? 

Je parlerai plutôt de sobriété et non de neutralité. Car la neutralité et l’objectivité n’existent pas en cinéma documentaire, en tous cas celui auquel j’ai été initiée. Il se fonde sur le point de vue singulier de la personne qui filme et sur sa relation construite avec la personne filmée. Dans Fréquence Julie, mon amitié avec Julie rend l’objectivité d’autant moins possible. Notre amitié, et donc le manque de distance qui en découle, a parfois semé le doute auprès des comités de lecture. Mais très vite, j’ai compris que cette amitié, cette relation de confiance, était le socle du film, sa condition de possibilité. Si j’ai commencé à prendre ma caméra quand j’allais chez Julie, c’est, entre-autre, parce qu’à ce moment-là j’avais peur pour mon amie. La caméra était un moyen de rester en lien toutes les deux. Sans cette intimité forte, je n’aurais jamais saisi le désir de Julie, pas toujours formulé, de se raconter. Et sans cette intimité, Julie ne se serait pas sentie en confiance pour cela. Au montage, nous avons travaillé avec Jeanne Oberson pour faire en sorte que cette intimité n’exclut pas le spectateur mais qu’au contraire, elle lui offre une place.

Plus le documentaire avance, plus les éléments du puzzle se complètent. Ce n’est que vers la fin que tout prend sens, que tout se lie. Au début, on ne peut qu’assister aux conversations, et le spectateur se pose des questions sur Julie, sur sa présence en hôpital psychiatrique, principalement sur son passé. Et certains éléments de son passé ne sont donnés qu’à la fin. Est-ce pour contraindre le spectateur à observer d’abord, et à comprendre après ? 

C’était indispensable, à mes yeux, de respecter le rythme de Julie dans le film comme je l’ai fait dans la vie. L’un des enjeux pour moi pendant la genèse du projet, a été de bien veiller à ce que Julie ne fasse ou ne dise rien qu’elle n’ait pas envie de faire ou de dire, et donc d’apprendre à déchiffrer ses différents états. Il était bien évident pour moi qu’au début du projet, il n’était pas question d’aborder la question de son passé si elle ne le faisait pas d’elle-même. Dans sa vulnérabilité, elle exprimait d’abord une urgence, celle de s’en sortir, de ne pas être réduite à sa maladie. Elle a forcé l’optimisme, elle s’est imposée. Il n’y avait alors pas de place pour le passé. C’est bien plus tard que cette question s’est posée. Quand elle était prête, et moi aussi, après m’être beaucoup interrogée, notamment sur les risques que nous prenions pour l’équilibre mental de Julie. Nous avons beaucoup communiqué, par écrit notamment, pour construire une véritable relation de confiance et de réciprocité : si Julie me fait confiance, pourquoi ne lui ferais-je pas confiance également quand elle m’affirme qu’elle se sent capable et désireuse de raconter son passé? 

Il était important aussi que le passé de Julie ne soit pas le sujet principal du film, car Julie n’est pas que ça, loin de là. L’enjeu portait plutôt sur le fait de rééquilibrer le temps de parole : que son histoire ne sorte pas de la bouche du psychiatre ou du magistrat, mais bien de la sienne. Que Julie se réapproprie son propre récit.

Lorsque le trauma est abordé, on entre dans une autre partie du film, une autre dimension de Julie. Et cette dimension est moins parlée, certaines choses ne sont pas dites par Julie. Au moment où Julie retourne sur les lieux de son trauma, elle n’a pas de mots. La caméra peut-elle montrer l’indicible, capturer ce qui dépasse les mots ? 

Oui, l’explicite n’est pas nécessaire pour exprimer la violence, du moins dans cette séquence. Un des enjeux était de savoir comment protéger Julie du voyeurisme. Le montage a été l’un des garde-fous de cela. Mais surtout, comme Julie le dit souvent avec humour, elle ne veut pas faire « une carrière de victime ». Et le film se devait de respecter cette ligne de conduite.

Se lever et prendre le métro pour aller travailler peut paraître banal, anecdotique, et acquis. Pourtant, Julie s’en réjouit. A travers le témoignage d’une vie où rien n’a été simple, le documentaire veut-il nous faire prendre du recul sur notre quotidien ?  

Je parlerai plutôt d’un « pas de côté ». Un jour, alors qu’elle venait de commencer son travail, Julie m’a raconté son chemin quotidien en transport en commun comme si elle me racontait la découverte de l’Amérique. J’ai trouvé inédit le fait qu’elle vive comme euphorisant quelque chose vécue par beaucoup, à tort ou à raison, comme une routine mortifère. J’ai voulu intégrer ce mini-récit au film car pour moi il dit beaucoup de la singularité de Julie. En voulant une vie « comme tout le monde », elle va à contre-courant de tout le monde. Elle aspire à la normalité, mais sa manière d’y aspirer est totalement hors-norme. Et ça c’est génial. C’est Julie.

PROPOS RECUEILLIS PAR SOPHIE DUCROCQ

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