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Billet de blog 17 nov. 2022

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C'est la fête // Entretien avec Léo Liotard

L'expérience de la fête, de la jeunesse, c'est une forme de banalité. Souvent dans les documentaires on parle de quelque chose de précis, d'important, qui arrive dans la vie des gens. Ici l'idée c'était de faire le contraire, de partir de la vie quotidienne, de quelque chose de très simple.

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Est-ce que tu peux te présenter, nous présenter le film et le cadre dans lequel tu l'as fait ?  

C'est un film un peu particulier, puisque j'ai filmé les images entre seize et vingt ans, et que j'ai ensuite monté à quarante ans passés, alors que je suis aujourd'hui professeur de français. On  était en option cinéma au lycée, on regardait beaucoup de films, on faisait des petites tentatives de films, un peu comme des exercices. C'est comme ça que, pendant plusieurs années, j'ai beaucoup filmé les soirées, mes amis, dans des moments de vie quotidienne. Beaucoup de temps a passé et il y a quelques années maintenant, j'ai un ami très cher de cette époque-là, que j'avais beaucoup  filmé, qui est mort brusquement. J'ai eu envie de revoir ces images. Et au moment du confinement, en mars 2020, tout à coup j'ai eu beaucoup de temps et j'ai commencé à travailler sur ce projet. Je n'aurais jamais pu faire ce film tout seul : c'est le travail avec l'AJC !, une structure associative qui  produit des films « no budget », qui m'a permis de construire ce film tout en travaillant. 

C'est en effet un film qui nous montre à quel point on peut faire film de tout, c'était ton  intention ?  

C'est sur que ce projet est inséparable de l'époque. Il y avait un désir de filmer "comme ça". Le fait  de filmer tout et n’importe quoi, c'était l'idée d'apprendre à faire des plans, à filmer des visages, des corps. On regardait beaucoup de films, on était fascinés par les films de Jarmusch, Cassavetes. On découvrait que c'était possible de filmer des gens en train de ne rien faire, boire  un café, fumer une cigarette... Je me suis dit : « on pourrait faire ça nous aussi ». L'alcool, le  cannabis, les moments collectifs, c'était tout un climat de cette période. Ces films qu'on aimait  bien, c'était comme s'ils nous avaient encouragés à nous dire : « on peut filmer la vie simplement,  comme elle est ».  

Il y a en effet une grande place laissée à l'amitié, à ton groupe d'amis mais la caméra est  aussi un endroit de solitude, tu deviens un personnage à part entière...  

Oui je m'en suis aussi servi comme ça, comme journal intime. Il y a des scènes où je me filme  seul, souvent quand j'étais ivre et persuadé d'avoir une vérité à communiquer (rires). Je  n'imaginais pas à l'époque qu'un jour il y aurait des spectateurs dans une salle. Et en même  temps, filmer des gens, c'est toujours une sorte de retrait, une forme de planque. Par exemple, il y  a un moment dans le film où il y a un problème avec une voiture, je trouve ça beau et drôle, et une  amie me dit : « Arrête de filmer ! Viens nous aider ». C'est toujours une position étrange par  rapport au groupe : quand tu filmes tu t'extrais du groupe tout en justifiant ta présence. Quand je  dis que je filmais pour apprendre, c'est aussi apprendre à se positionner, à trouver la bonne  distance : avec la fête, avec ses amis, la vie... 

Ensuite c'est la rencontre avec la monteuse, Lucrezia Lippi, qui m'a permis de trouver la bonne  distance avec ces images, et notamment de s'intégrer dans le film en tant que personnage. C'était important pour le film de faire exister cet apprenti cinéaste, à égalité avec les autres : je ne suis  pas juste en train de prendre, de capter la vie de mes amis, je me mets à nu, moi aussi. Le fait de  travailler à deux a permis de prendre un peu de jeu, d'avoir un peu d'humour et de recul. Il y a par  exemple un moment dans le film où je parle d'amour de façon très grave, où je peux être un peu  ridicule finalement. J'ai beaucoup de tendresse aujourd'hui pour ces maladresses, les miennes et  celles de mes amis. Ce film parle de la fête, mais aussi de la tristesse, de la solitude et, finalement, de l'amitié comme un moyen de s'en sortir. 

Dans ton film, les images ont plus ou moins 20 ans, et pourtant, on y retrouve une grande  modernité - dans les discours, les vêtements, les pratiques. Avoir 20 ans aujourd'hui et il y a 20 ans, c'est pareil ?  

C'est une grande question, c'est un peu le pari du film ! A cette époque-là on n'avait pas de  téléphone, mais on improvisait des tout petits films, comme des espèces de jeux. La caméra était  parfois sur pied, on regardait le moniteur. On était à la fois en train de passer du temps ensemble,  de se parler, d'écouter de la musique et en même temps de nous regarder, de nous filmer. Cette  chose-là j'ai l'impression qu'elle est spécifique à un certain âge. Comme si l'adolescence, l'entrée  dans l'âge adulte était plus narcissique que d'autres moments. Que le besoin de se regarder, de se regarder ensemble, de se reconnaître dans des personnages, des films, était très fort. Finalement, je suis super heureux parce qu'il y a des gens qui se reconnaissent dans ce film, chez  qui ça produit quelque chose. L'expérience de la fête, de la jeunesse, c'est une forme de banalité.  Souvent dans les documentaires on parle de quelque chose de précis, d'important, qui arrive dans la vie des gens. Ici l'idée c'était de faire le contraire, de partir de la vie quotidienne, de quelque chose de très simple. Et parfois, lors des projections, ça marche, les gens se mettent à parler de  leur propre jeunesse, c'est touchant.  

« J'aime à penser qu'on se retrouvera tous un jour pour faire la fête », c'est une des phrases qui ouvre le film... Est-ce que tu portes un regard nostalgique sur cette période ?  

C'est drôle, cette question de la nostalgie qu'on me renvoie souvent, parce que je n'aime pas trop  ce mot. Cette phrase veut surtout dire qu'on sera tous morts un jour. Serge Daney, lorsqu'il  critiquait le cinéma français en costumes, disait que « la nostalgie, c'est le regret du temps qui passe ». Selon lui, l'affaire du cinéma ce serait plutôt la mélancolie, c'est-à-dire « la conscience du  temps qui passe ». Le cinéma a beaucoup à voir avec les fantômes. Il y a une forme de tristesse, de vanité, à regarder des gens qui ont été là et qui ne le sont plus. Faire ce film vingt ans après  avoir tourné les images, c'était bien sûr lié au deuil de mon ami qui n'est plus là. Mais je ne voulais  pas faire un film triste, comme un espèce de tombeau, ça ne lui ressemblait pas. Je voulais le  remettre au milieu de la fête, des amis, comme je l'avais connu, avec sa joie, son beau sourire. Et  puis il y a nous, aussi, tout autour de lui : on n'existe plus non plus comme on est dans le film, on n’a plus vingt ans. Et pourtant ça a existé. On a vécu ces moments-là, c'était beau ce temps ensemble. 

Entretien réalisé le 11 novembre 2022, avec Léo Liotard. Propos recueillis par Rachel Rudloff.  

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