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Billet de blog 18 nov. 2022

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Chaylla // Entretien avec Clara Teper et Paul Pirritano

Le fait qu'on veuille faire un film, raconter son histoire, ça a sûrement dû jouer sur sa prise de conscience, pour comprendre que ce qu'elle vivait, ces violences sous toutes leurs formes, n'étaient ni banales, ni « normales ». Mais que ça n’était pas non plus fatal, qu’autre chose était possible. Après est-ce que ça l'a aidée à aller jusqu'au bout…

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Comment est né le projet et comment s'est passée la co-réalisation ?

Clara Teper : La genèse c’était des discussions entre nous autour du bassin minier du Pas de Calais, on parlait beaucoup de l’histoire de cette région, de la fermeture des mines, on s’interrogeait notamment sur la place des femmes dans cette histoire. Au fil de ces discussions, Paul m'a raconté que son grand-père qui avait créé de nombreux centres d’accueil et d’hébergement dans la région s’était rendu compte qu’il fallait ouvrir des lieux destinés spécifiquement à l’accueil des femmes, seule ou avec des enfants. Et c’est ce qu’il a fait en créant il y a cinquante ans le foyer du 9 de cœur à Lens. On s’est dit avec Paul que ce serait intéressant de rencontrer les femmes qui y vivent aujourd'hui et de comprendre ce qui dans leurs histoires les avaient menées là. On a rencontré beaucoup de femmes, la majorité d’entre elles étaient là car elles étaient victimes de violences conjugales et avaient dû fuir leur domicile. Au bout de quelques mois, on s’est rendu compte que la plupart des femmes retournaient avec leur ex-compagnon ou avec un autre homme violent. Nous on voulait raconter des parcours d’émancipation et on a réalisé que le temps du foyer ne suffisait pas pour comprendre la complexité de ces histoires-là. 

Dans le même temps, il y a eu la rencontre avec Chaylla. Et ça peut paraître romancé ou romanesque de dire ça, mais il y a tout de suite eu une évidence. On l’a trouvée belle, drôle, on a été marqués par la manière dont elle racontait les horreurs qu’elle avait pu vivre avec une grande banalité, et en même temps saisis par la pulsion de vie immense qui se dégageait d’elle. On a eu envie de la filmer, de raconter son histoire. Il y a un lien très fort qui est né entre nous, et on a plongé dans son histoire avec elle. 

Vous avez fait le choix du portrait, de l'individualité pour raconter une réalité collective, partagée par beaucoup d'autres femmes, pourquoi ?

C. T. : Justement parce que ce sont des parcours tellement complexes qu’on aurait eu l’impression de passer à côté si on avait choisi la pluralité des témoignages plutôt que l’immersion dans un vécu singulier. On s’est dit que le meilleur moyen de bien parler d’une réalité collective était d’entrer en profondeur dans une histoire. Et puis notre idée de départ n’était pas de faire un film sur le sujet des violences conjugales mais de raconter un chemin vers l’émancipation, quelque part peu importe le temps et les formes que cette évolution prendrait. 

Paul Pirritano : Je crois aussi que pour trouver la bonne distance tout en étant très intime, il faut une grande confiance. Le fait de se concentrer uniquement sur l’histoire de Chaylla a permis aussi de prendre le temps de construire cette relation de confiance. Nous étions toujours à trois, Clara au son, moi à l’image, et Chaylla. Il était important de préserver ce trio, et d’avancer ensemble. 

L’idée était de faire un film immersif, d’aller chercher la parole autrement que dans des entretiens avec nous, ce qui ne nous empêchait pas de beaucoup discuter en dehors des moments filmés. C’est cette approche qui nous a permis de tourner pendant 4 ans, et c’est la durée qui a renforcé la relation. 

C.T. : Sur la question de la manière dont la parole se dit, on s’est rendu compte que Chaylla était très souvent soumise à des entretiens avec les institutions (avec les bailleurs sociaux, la police, les travailleurs sociaux...) qui nous semblaient prendre la forme d’interrogatoires où elle devait en permanence se justifier de ce qu’elle était ou vivait. On ne voulait pas reproduire cette forme-là, être de nouveaux des

"questionnants", des interrogateurs. On n’a donc pas créé de situations d'entretiens avec nous dans le film, mais je crois qu'elle s'est saisie au fur et à mesure de situations qui n'auraient pas existé sans la caméra, comme la scène avec le cartomancien. Elle avait besoin de livrer quelque chose à ce moment-là et elle s'est saisie de la situation avec cette personne et de la présence de la caméra pour exprimer des choses très lourdes et très fortes. 

Ce recul là c’était aussi une manière d’éviter le jugement, il lui ouvrait un espace d’expression sans jugement, sans préjugés ?

P.P. : Évidemment l'idée c'était d'éviter toute forme de jugement, d’avancer ensemble, de faire un film « avec » elle et non pas « sur » elle.

C.T : Rien de surplombant, ni dans la manière de filmer, ni dans le discours. C’est pour ça aussi qu’on fait le choix d’être très proches, toujours à côté, et à hauteur d’yeux. On voulait assumer notre proximité physique sur le tournage, on ne fait pas de longues focales, on est là, avec elle. 

On remarque aussi qu'il y a une sororité qui se met en place au fil des années, que vous choisissez par le montage de mettre en avant... 

P.P. : Oui, ce qui était important pour nous c'était de montrer qu'il y avait de la vie. Et que sa vie n'était pas que souffrances, mais qu'il y avait aussi une solidarité. Les travailleurs sociaux appellent ça les "personnes ressources", ce sont des proches en fait. Elle a eu de la chance d'avoir ces gens autour d'elle, Babeth, sa belle-mère, et Pauline, une amie rencontrée au centre d’hébergement, qui en plus ont vécu des choses très proches de ce qu’elle a vécu elle. Cette sororité était là dès le début et elle était centrale pour nous parce qu'elle l'était pour Chaylla. C'est ce qui fait qu'elle arrive à s'en sortir.

C.T : Chaylla dit à un moment dans le film "quand on n’a pas vécu ça, on ne peut pas comprendre". Je ne sais pas à quel point c'est vrai mais en tout cas elle, si elle a pu se faire accompagner par ces deux femmes, c'est aussi parce que justement elle savait que leurs vécus étaient très proches, qu’elles aussi étaient passées par là. Pour nous c'était très important de mettre en avant ces liens là, d'amour, de soutien, parce que ça a été de vraies accompagnantes dans son parcours. C'était essentiel de montrer cette sororité, et la joie, la complicité, la force, qui émanent des moments où ces femmes sont entre elles. 

Comme vous dites, avec cette sororité et d'autres éléments, notamment la scène finale, il y a un vrai espoir dans le film, la volonté de représenter une lutte ?

C. T. : On voulait faire un film de combat et d'espoir, oui. Bien sûr qui parle de choses très dures, très tristes mais on a vraiment cherché à toujours montrer la lumière, la joie, l'amour, parce que tout ça habite et anime aussi la vie de Chaylla. Ce film c'est l'histoire d'un combat avant tout, pas d'une vie sombre et désespérée, c'est l'histoire d'une femme qui se bat, qui lutte, contre elle-même aussi, et qui va au bout. Elle porte totalement cet espoir-là, ça se lit d'ailleurs aussi sur son visage et son corps. 

Est-ce que le film l'a aussi amenée à aller au bout de sa démarche et à se rendre compte de la parole collective qu'elle pouvait porter ?

C.T. : Quand on a commencé le film, je ne pense pas du tout qu'elle se concevait comme l’incarnation d’un combat ou comme une porte-drapeau. Et on ne la concevait pas ainsi non plus. Je pense qu’il y a eu une prise de conscience au fil des années chez elle de la portée collective et politique de ce qu'elle vivait. Il y a eu un féminicide dans sa ville aussi il y a deux ans, alors qu’elle-même venait d’entamer les démarches judiciaires, qui l’a beaucoup marquée. 

Le fait qu'on veuille faire un film, raconter son histoire, ça a sûrement dû jouer sur sa prise de conscience, pour comprendre que ce qu'elle vivait, ces violences sous toutes leurs formes, n'étaient ni banales, ni “normales”. Mais que ça n’était pas non plus fatal, qu’autre chose était possible. Après est-ce que ça l'a aidée à aller jusqu'au bout… D'un point de vue très pragmatique, on était présents. Par exemple, quand elle avait rendez-vous chez l'avocat, elle avait rendez-vous avec nous aussi. Donc dans des moments où elle aurait pu ne pas avoir la force et laisser tomber, là, annuler aurait signifié annuler un double rendez-vous. Et on allait la chercher, on y allait avec elle. Je raconte ça parce que l'avocat nous a raconté que sur 13 femmes qui étaient venues le voir en ayant déjà déposé une première plainte, c'était la seule à être allée au bout du processus judiciaire. Les autres avaient soit retiré leur plainte soit abandonné le processus en cours de route. Donc j’imagine que cette présence physique a compté. 

Par ailleurs, on est devenus des amis au fur et à mesure des années. Et des amis qui n'étaient pas du même milieu, qui n’étaient pas de la famille, et qui apportaient sûrement un regard autre, et avant tout, un soutien supplémentaire. 

Et puis peut-être qu’elle savait qu’avec le film, elle serait amenée à regarder son histoire, presque comme dans un miroir rétrospectif, et qu’elle ne voulait pas se décevoir elle-même.

P.P. : Il est difficile de mesurer l’influence de la caméra, et Chaylla serait plus à même de répondre à cette question, mais je pense aussi qu'à un moment, elle s'est rendue compte qu'elle avait quelque chose à transmettre à travers le film, et que ça lui a donné une forme de courage. 

Comment a-t-elle reçu le film ? Comment elle s'en saisit aujourd'hui dans sa diffusion ?

C.T. : Elle a d'abord été très émue de se voir avec ses enfants, avec sa belle-mère (décédée peu après la fin du tournage). Elle nous a dit aussi que ça avait été un choc de réentendre certaines paroles qu’elle avait pu tenir, que ça lui paraissait fou aujourd’hui. Par exemple d’avoir pu dire et penser qu’elle était prête à mourir sous les coups de son compagnon. Elle s'est rendue compte du chemin qu'elle avait parcouru.

P.P. : Aujourd'hui elle s'empare du film et c'est important. Il va y avoir des projections par exemple dans le nord de la France pour le 25 novembre [journée contre les violences sexistes et sexuelles]. Il va y avoir un cycle de conférences, de débats, de projections pendant une semaine, le film va être diffusé à plusieurs endroits, et Chaylla va y être. Donc elle s'en empare, elle a envie de le défendre et c'est une belle victoire pour elle.

Propos recueillis par Rachel Rudloff. 

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