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Billet de blog 18 nov. 2022

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Faire le bois // Entretien avec Lola Peuch

Pourquoi avais-je l’impression de connaître ce lieu, d’où me venaient ces images qui m’habitaient et que je n’avais jamais questionnées ?

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Pourquoi vous êtes-vous intéressée au bois de Boulogne et comment en êtes-vous arrivée à faire un film sur ce sujet ?

La genèse de ce film, c’est le mois de décembre 2013, quand je tombe sur des témoignages que relaie le STRASS (Syndicat du travail sexuel) qui font état de rafles commises par la police dans le bois, sur des travailleuses du sexe et en particulier sur des travailleuses du sexe sans papiers. Les récits font état de la peur des travailleuses du sexe : les contrôles policiers sont extrêmement violents. A ce moment-là, j’habite de nouveau en région parisienne et je me rends compte que ce lieu - le bois de Boulogne - qui me semblait si lointain, est devenu très proche et il a comme quitté mon imaginaire. J’avais l’impression de le connaître depuis toujours, or je me rendais compte que j’en ignorais tout et je me suis demandée de quoi étaient faites les représentations que j’en avais. Pourquoi avais-je l’impression de connaître ce lieu, d’où me venaient ces images qui m’habitaient et que je n’avais jamais questionnées ?

Je me suis souvenue que quand j’étais enfant, dans la cour de récréation dans les années 1994/1995, « le bois de Boulogne », c’était l’insulte la plus terrible qu’on pouvait utiliser pour humilier quelqu’un. Comme beaucoup de mes camarades, j’étais incapable de situer géographiquement le bois de Boulogne et incapable de lui donner une autre fonction que celle d’un endroit de mort. Je le voyais uniquement de la façon dont les médias le représentaient : un endroit éternellement nocturne et effrayant. Ces représentations m’ont habitée pendant très longtemps, de manière assez sourde. Elles me venaient tout droit de la télévision puisque dans les années 1990, le bois de Boulogne est représenté médiatiquement comme le lieu du SIDA à Paris. C’est une construction médiatique qui est très ancrée dans cette époque-là que moi et beaucoup de personnes de ma génération avons gardée.

Quand je lis ces témoignages en décembre 2013, le bois devient très proche. Je me rends compte que ce n’est qu’à une demie-heure de métro de là où j’habite et j’ai envie pour la première fois de mettre à mal mon ignorance. J’ai envie de connaître l’histoire du lieu, je me renseigne sur le terrain et l’administration du bois et je m’intéresse aux travailleuses et aux travailleurs du sexe. J’avais l’idée de faire un film avec des jardiniers, des cantonniers de la mairie de Paris et des agents des espaces verts mais je n’ai jamais pu les rencontrer officiellement, en revanche la rencontre a été possible avec les travailleuses du sexe. Je voulais faire un film à partir des récits de travail puisque c’était l’entrée qui m’intéressait le plus : j’avais commencé à lire des ouvrages sur l’histoire et l’aménagement du lieu donc je voulais entendre des récits de personnes qui fabriquaient le lieu par le travail. Je voulais historiciser le plus possible le bois de Boulogne, je voulais le raconter comme un espace qui a été fabriqué et qui est toujours en fabrication.

Comment en êtes-vous arrivée à vous intéresser aux thématiques liées au travail du sexe et pourquoi avoir lié ce sujet au bois de Boulogne ?

J’évolue depuis longtemps dans les milieux féministes et queers parisiens et j’ai toujours été très sensible aux questions féministes liées au travail, en particulier au travail du sexe. Je me définis comme anti-abolitionniste et je me positionne pour l’autodétermination des travailleuses du sexe. Au départ, je ne voulais pas de faire un film sur le travail du sexe particulièrement, seulement il se trouve que c’est indissociable du bois. On ne peut pas séparer le travail du sexe et le bois de Boulogne, surtout qu’historiquement le bois qui nous reste, celui qui a été réaménagé en promenade bourgeoise sous les ordres de Napoléon III au 19ème siècle, a eu un effet d’accroissement de l’activité du travail du sexe dans le bois. Le bois de Boulogne devenant un espace de promenade parcouru et à la mode, il devient un lieu intéressant et stratégique pour les travailleuses du sexe.

Comment êtes-vous rentrée en contact avec les travailleuses du sexe (qui sont les principales protagonistes du documentaire) ?

J’ai d’abord contacté l’association ACCEPTESS-T (association de santé communautaire fondée par des activistes trans sud-américaines dans les années 2010) et j’y ai rencontré Claudia, dont le récit est relaté dans le film et qui est jouée par Giovanna, ancienne médiatrice de santé à ACCEPTESS-T. Par l’intermédiaire de Claudia, j’ai fait la connaissance de Samantha qui milite au STRASS et au Bus des femmes (association communautaire de santé publique en direction des personnes prostituées, connue pour faire des maraudes dans des lieux de prostitution à Paris et en région parisienne). Et j’ai rencontré Heden dans le bois pendant un repérage.

Quelles ont été les réflexions préalables à votre démarche documentaire ? Quel type de mise en scène avez-vous privilégié ?

J’ai voulu produire des images qui iraient à rebours de celles que j’avais vu enfant à la télévision et au cinéma. Je voulais tenir la nuit en hors-champ et faire un film de jour, ne pas avoir à éclairer et pouvoir tourner en éclairage naturel. Je tenais également à créer un dispositif qui remettrait en scène des situations vécues : au lieu de suivre des personnages dans leur quotidien, j’ai voulu aller dans le bois tourner des scènes, qui évidemment seraient des répliques de situations quotidiennes, ou bien des scènes inventées qui serviraient la narration du film. Je pense notamment à ces déambulations de Samantha et de Giovanna dans le bois qui servent autant à nous montrer des espaces qu’à les inscrire dans des lieux où on ne s’attend pas à voir des travailleuses du sexe, comme la promenade bourgeoise. J’ai également choisi de filmer en plan fixe afin de ménager une distance avec les protagonistes. Filmer en plan fixe permet aussi de ne pas suivre les personnages et donc de les laisser entrer et sortir des cadres, de pouvoir travailler sur de la longueur et des micro-changements dans les images, comme la lumière et le vent par exemple.

Dans votre film, la voix-off a une place centrale. Comment l’avez-vous inscrite au sein du film et comment avez-vous travaillé la question de la parole et du récit oral ?

Il était clair que je ne voulais pas filmer la parole sur le vif et que je ne voulais pas avoir à rajouter la parole au montage après la prise de vue. Pour cela, j’ai décidé de filmer la parole en plan-séquence, cela me permettait aussi d’inscrire et d’ancrer leur récit dans le bois et de créer à certains moments des correspondances entre le temps propre d’un récit raconté oralement et le temps réel de la prise de vue. Pour raconter une histoire en plan-séquence, cela nécessite en amont un gros travail de préparation et il est impératif d’avoir un chemin narratif en tête. Tout le travail qu’on a mené avec les comédiennes a été de trouver ce chemin narratif : pour cela on est passées par de la mise à l’écrit des récits. On a d’abord fait un premier entretien fleuve, très général. Ensuite, mon travail a été de retranscrire, réduire, revenir, reposer des questions, proposer une lecture sur les faits racontés ... Et de mettre le texte à l’épreuve de l’oralité avec les comédiennes. On a travaillé comme ça, dans des allers-retours très réguliers entre de l’écrit et de l’oral et puis des essais de jeu, de tonalité. On a cherché les expressions qui viendraient dialoguer ou se heurter aux images que j’allais produire du bois de Boulogne. Il y avait aussi les images qui allaient être fabriquées par la voix-off. J’avais toujours en tête ces images qui viendraient dialoguer ou se heurter aux unes et aux autres.

Les paysages du bois de Boulogne ont également une place centrale dans votre film, comment avez-vous appréhendé la question de la nature ?

C’était important pour moi parce que je voulais montrer que le bois de Boulogne avait été une forêt et l’est encore même si c’est une forêt refabriquée, artificielle, replantée avec de fausses pierres, des essences acclimatées ... Je voulais que la dimension d’aménagement soit présente quasi constamment dans le film : quand on est avec les personnages dans les sous-bois, il y a toujours de la végétation et donc en sous-texte le travail de domestication de cette végétation, l’artificialité et la maîtrise des lieux. Ça me permettait aussi d’évoquer la dimension coloniale de l’acclimatation, l’accumulation d’essences non-européennes qui sont faites lors d’expéditions coloniales et qui sont dans la lignée des cabinets de curiosité, car en Occident, tout ce qui n’est pas occidental est considéré comme une richesse curieuse. Avant le bois de Boulogne, il n’y avait pas d’endroit pour acclimater les essences : ça a été le premier jardin d’acclimatation de la ville de Paris. Il se trouve que c’est également le lieu dans lequel vont être exhibées des personnes issues des territoires récemment colonisés en Europe et en Amérique. Rendre à l’écran les paysages du bois de Boulogne, c’était donc pour moi essentiel et pour cela, on a utilisé avec Victor Zébo (le chef-opérateur du film) une caméra qui est une Bolex numérique, qui rend très bien les verts et l’épaisseur des arbres, et qui permet de faire une image très douce.

Propos recueillis par Charlie Mercier.

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