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Le bruit de l’eau, le gris du parking - le vert crée une sorte de cartographie poétique dont la carte au début semble être la matrice : à quel moment l'avez-vous faite ? Était-elle destinée à apparaître dans le film ? Est-ce qu'elle était d'abord un plan de tournage ?
Au cours de cette “cartographie” on voit peu à peu les lieux et presque tout le film se déroule sur un mode descriptif qui nous met en présence de ce que montrait la carte : quel est votre rapport au lieu et à sa géographie? Quelle a été la place du lieu dans votre manière de concevoir le film ?
La description semble également ouvrir à une égalité entre tous les lieux, du parking à la nature, sans échelle de beauté ou de noblesse : est-ce que tout participe d'une même énergie ?
La parole de Patrick au milieu du film est un moment à part : comment avez-vous ouvert la possibilité de cette confidence ?
Quelle est l’influence, voire la collaboration de Patrick et Christian à la réalisation du documentaire ?
A partir de ces quelques questions, Théo Sauvé a écrit un texte très libre, sa forme diffère donc légèrement de celle des entretiens - le voici.
Ce lieu, déjà, j’y suis allé, j’ai tourné à gauche, un panneau “stade” annonçait la présence d’un stade.
Je suis allé dans ce lieu, avec une caméra, un trépied, un micro.
Je me suis dit que c'est ici que je ferai un film. Je pars tout le temps de quelque-part. À la fois il ne s’agit pas pour moi de faire une liste de dix lieux, puis faire une sélection et en n’avoir plus qu’un, ce n’est pas le marché du lieu.
Là-bas, il y a un parking gris, un stade de foot derrière un mur de parpaings gris, à côté, il y a un bois. Et puis, et puis j’y retournais, jours après jours. Je retournais sur ce parking gris, je voyais des traces de voitures, j’entendais l'Ardèche couler. Petit à petit, je découvrais, j’ai vu à quels moments il y avait des matchs de foot. À d’autres moments, des allées et venues de voitures, au départ je comprenais pas trop. Des gens se baladaient tôt le matin avec leur chien.
Et, c’est tout ça qui m'a intéressé dans ce lieu, je sentais différents mouvements exister dans ce même espace, un espace un peu batard. Il y avait le temps du bois, le temps de l’eau, le temps du parking.
Pour démarrer ce film, mais même de manière générale, un projet, je passe beaucoup par la description. Je suis quelque part, je regarde, je décris, je passe du temps. L’idée n’est pas d’attendre un événement particulier, ni même de faire un constat, mais purement et simplement de regarder, et regarder à nouveau. Le lieu est au centre de mon processus de création. La construction de mes cadres découle de mon travail de photographe. Je fais de la photo en moyen format 6/7. J’ai filmé en 5/4. J’aime ce type de format, rien n’est exclu, mis sur les bords, alors je ne centre rien non plus. Je ressens beaucoup plus la présence du hors champs. Et puis il y a quelque chose de plus fort pour moi quand les corps entrent dans le cadre, habitent l’image.
La rencontre avec Patrick et Christian. En fait c’est avant tout parce que j’étais là. J’étais là, je faisais le film et eux étaient là. C’est-à-dire que moi j’avais une grosse caméra, un gros trépied, une perche qui sortait de mon sac à dos avec une bonnette grand vent au-dessus de la tête. J’arrivais sur le lieu et en fait, ils me voyaient arriver et je les retrouvais. Ou alors j’étais déjà là et puis eux ils arrivaient. Patrick vient sur le lieu pour rencontrer des hommes, pour avoir des relations sexuelles dans les bois, tandis que Christian vient pour récupérer de l’eau, pour arroser les fleurs chez sa maman. Et donc c’est comme ça qu’ils se sont rencontrés. Par leurs activités différentes mais en ce même lieu. Et j’ai débarqué, j’étais là car je faisais un film ici. C’est le lieu qui nous a réunis tous les trois, et c’est ensuite le film qui nous a réunis. Il y a un truc qui a été primordial dans la relation vive et confiante entre nous trois, c’est le fait que je ne cherche pas à absolument les filmer tout de suite, ou que je ne leur demande pas leur numéro de téléphone pour qu’on soit sûr de se revoir, pour mettre des dates de tournages précises en place.
Patrick m’a raconté le lieu, comment il est pour lui. Il m’a expliqué l’activité qu'avaient certains hommes dans les bois, dont il faisait partie. Au début, je ne savais pas que c'était un lieu de cruising. Et il m’a parlé de son histoire, de certains drames qu’il a vécus.
À un moment donné, naturellement, j’ai compris que Patrick serait dans le film. Son récit apparaîtrait dans le film, sa voix existerait sur ce paysage. Il avait un besoin de s'exprimer, de libérer cette parole et il a complètement senti la possibilité de le faire avec moi. J’ai senti que je pouvais lui offrir un espace de parole dont il avait besoin. C’était super beau, il y avait quelque chose de mutuel.
Nous sommes allés chez lui, en quelques minutes à peine nous nous sommes demandés ce qu’il pourrait raconter et pas raconter. J’ai fait le cadre, j’ai appuyé sur le bouton rouge de la caméra, et, la parole est arrivée : une prise qui, dans sa totalité, fait 7 minutes.
En même temps, j’ai mis en place un espace d’atelier, en dehors du lieu, une manière pour moi de retourner dans le lieu autrement. Dans cet espace, il y avait des pierres, des bouts de trucs ramassés, des mots notés sur des feuilles, une carte qui se dessinait petit à petit.
L’atelier c’était pas pour fabriquer des images, mais pour m’amener à retourner dans ces espaces, dans les récits vécus, de manière autre, avec l’écart. Dans ma pratique j’aime à mélanger les médiums. Chacun vient nourrir les autres avec bonheur, apportant toujours des choses nouvelles. J’ai eu un travail d’écriture durant le tournage entre mes temps sur le lieu.
Ça a été très important pour la construction de ce récit, de ces récits croisés. Me permettant d’avancer avec ce qui advenait jour après jour.
La construction du film s’est pensée avec l’expérience du tournage. Au montage, j’ai travaillé avec Louise Filippi, on a eu le sentiment qu’il fallait retrouver l’expérience du tournage. C’est à dire que des récits emmènent vers d’autres que l’on découvre des gestes, des mouvements. Et puis la parole de Patrick devait arriver assez brutalement, l’espace de trois minutes il nous saisit, créant une rupture pour ensuite retourner dans le lieu, mais autrement, avec son récit intime.