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Billet de blog 19 novembre 2022

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TONRATUN, L'HISTOIRE DE L'ARMENIE RACONTEE PAR LES FEMMES // Entretien

Mon objectif principal était de raconter cette histoire de manière honnête sur les sujets qui m'intéressent et qui me touchent, je ne juge pas, je ne cherche pas à révéler « la vérité ».

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Illustration 1

Un entretien avec Inna Mkhitaryan

Quand j'ai vu votre film, j'ai d'abord été frappée par la lumière : avez-vous utilisé un éclairage artificiel à l'intérieur du tonratun ? Avez-vous été inspirée par la peinture ?

Nous n'avons pas ajouté de lumière à celles qui éclairaient la pièce. La petite source de lumière jaune vient du toit. Je voulais garder l'aspect naturel de la pièce, comme dans mes souvenirs d'enfance. Il y a deux petites fenêtres, une toute petite ouverture dans le toit et le soleil entre dans la pièce par une porte entrouverte et lorsque tout cela se mélange avec la lumière du feu, la fumée donne cette atmosphère particulière.

La seule chose qu'on a ajoutée, après suggestion, est un grand miroir à l'extérieur de la pièce, qui nous a aidés à faire entrer plus de lumière dans le tonratun. Cela nous a permis d'avoir des heures de travail plus amples avec la lumière du soleil.

Quand on regarde le film, on comprend petit à petit que ce qui est important à l'intérieur du tonratun ce n'est pas le pain lui-même, mais les discussions qu'il permet. Mais en même temps, vous vous concentrez beaucoup sur les savoir-faire féminins, sur leurs gestes et la répétition de leurs actions : comment avez-vous trouvé le bon équilibre entre les dialogues et l'action ?

Dans les années 90, l'Arménie indépendante depuis peu de l'Union Soviétique a eu une période très difficile. Une guerre se déroulait au Haut-Karabagh et dans l'autre partie de l'Arménie un grand tremblement de terre a tué 25000 personnes. Mais le peuple devait continuer à vivre.

Mes souvenirs d'enfance sont liés à ces moments, je m'en souviens comme d'une période heureuse, quand nos voisins se rassemblaient dans le tonratun et faisaient le lavash (pain traditionnel arménien) tous ensemble.

C'était pour eux une manière d'économiser de l'argent. Ils allumaient une fois le tonir (four traditionnel arménien) et s'organisaient pour faire le pain l'un après l'autre.

Je me souviendrais toujours des femmes, surtout parce que je devais les aider à mettre les boules de pâtes à pain au four au bon moment, je devais donc suivre ce qu'elles faisaient attentivement.

Je pense que c'est pour cette raison que je me concentre autant sur leurs savoir-faire dans le film. Et ce n'est pas juste pour les utiliser comme des personnages mais vraiment pour valoriser ce qu'elles font.

Le public est le seul à même de dire s'il y a un bon équilibre entre la parole et l'action. Je voudrais préciser que c'est vraiment comme ça que ça se passe, je n'ai rien inventé, elles parlent comme ça, elles font le lavash comme ça.

En français, le film est sous-titré « l'histoire de l'Arménie racontée par les femmes » et en effet leurs paroles mélangent en permanence leur histoire personnelle et familiale avec l'histoire de l'Arménie, mélange des propos politiques avec leur intimité... Comment pensez-vous ces relations ?

Je me suis concentrée sur leurs histoires personnelles, je n'ai jamais eu pour objectif de faire un film historique : c'est comme ça qu'elles vivent. Si tu connais l'histoire de tes grands-parents, celle de ton père, de ton mari, qui sont tous allés à la guerre et aujourd'hui c'est la même chose pour tes enfants et petits enfants, ça représente 200 ans de l'histoire de ton pays. Mais c'est la réalité de ce qu'il se passe et de comment elles vivent.

En Arménie aujourd'hui, voire peut-être dans le monde entier, il y a beaucoup de manipulation de la part des médias. En Arménie beaucoup de gens disent « Je ne m'occupe pas de la politique ».

Je n'essaie pas d'amener la politique dans le film mais je sais que les gens simples, qui analysent et discutent entre eux, ont des propos bien plus libres et intelligents que ceux qu'on rencontre dans les médias, où il y a beaucoup de bruit pour pas grand chose.

Comment avez-vous convaincu les femmes de retourner dans le tonratun ? Pensez-vous que vous l'avez transformé en un lieu cinématographique ?

C'était très facile à faire. Elles attendaient simplement l'opportunité d'y retourner et de se souvenir de leur jeunesse même si c'était une période difficile.

Je pense que dans l'ensemble elles étaient heureuses que quelqu'un donne autant de valeur à ce qu'elles avaient fait. L'idée était de partager quelque-chose ensemble et elles m'ont aidée. Ma mère elle-même a cherché le bon tonratun avec moi, nous avons essayé de savoir lequel conviendrait mieux au film. Le reste est totalement réel, nous avons simplement vidé les vieilles affaires qui restaient dans le tonratun.

Et on s'est rendu compte que c'était aussi cinématographique que ça l'était dans mes souvenirs d'enfance.

Le film semble s'inscrire dans une démarche féministe mais paradoxalement les propos rapportés ne le sont pas : Avez-vous fait ce film en féministe ? Avez-vous montré le film aux femmes et quelles ont été leurs réactions ? Pensez-vous que le cinéma soit une manière de dénoncer ou de révéler quelque-chose ?

Je pense que je peux dire que je suis entrée dans le tonratun avec des interrogations féministes. Qu'est-ce que ça fait d'être une fille et d'être née dans une société où les garçons sont mieux accueillis ? 

Mais je n'y suis pas allée avec des réponses féministes toutes faites. J'étais prête à les écouter, j'étais ouverte à savoir ce qu'elles pensent.

L'objectif principal était de leur donner la parole.

La guerre est l'un des thèmes principaux des conversations alors que le film n'est pas violent et se tient presque entièrement à l'intérieur : cherchiez-vous à montrer les conséquences concrètes de la guerre ?

Selon moi, les sentiments sont un outil pour raconter une histoire, ensuite l'impact que ça aura dépend de beaucoup de choses.

Mais mon objectif principal était de raconter cette histoire de manière honnête sur les sujets qui m'intéressent et qui me touchent, je ne juge pas, je ne cherche pas à révéler « la vérité ».

Des propos recueillis par Brunelle Lapeyre, entre Arcueil et Yerevan, traduits par Emma Vincent et Brunelle Lapeyre.

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