The Last Hillbilly // Entretien avec Diane-Sara Bouzgarrou et Thomas Jenkoe

"Brian nous avait dit quelque chose que l'on a pu constater : il n'y a pas de vraie unité, idéologique ou de pensée chez les hillbillies. La seule chose qui les rassemble, c'est l'endroit où ils se trouvent, la terre, et le mode de vie. C'est pour cela que la question de la transmission était au cœur du projet. Une transmission compliquée face à un monde en désagrégation."

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Comment vous est venue l'idée de faire ce film ? 

DSB : Avec Thomas, on vit ensemble, on travaille ensemble depuis longtemps sur les films de l'un et de l'autre, et on voulait faire un film tous les deux. On avait envie d'explorer le territoire américain et d'avoir une appréhension de l'Amérique qui soit juste, aller dans un tout petit endroit pour éviter les grands circuits touristiques. On a jeté notre dévolu sur le Kentucky parce qu'on avait lu des choses disant que c'était un état très indépendant qui s'était construit sur des luttes claniques depuis l'arrivée des pionniers. Nous sommes donc partis en voyage aux États-Unis, dans le Sud. On était sur le parking de notre motel, il y avait un fast-food, on a mangé là. Un homme nous a entendu parler français, et il est venu nous voir. Il était surpris qu'on soit là : le Kentucky est un état que les américains traversent mais ne connaissent pas vraiment, les touristes étrangers encore moins. Il nous a dit : « demain, venez avec moi, il faut que je vous fasse visiter le vrai Kentucky. Là, vous êtes dans la partie plate, à l'Ouest de l'état. Le vrai Kentucky c'est chez moi, dans les Appalaches ». C'était Brian. Le lendemain, on est partis avec lui. Il vit au sud des Appalaches, sur des collines ; sa sœur, son frère et ses parents aussi. On a prolongé notre séjour pour rester puis, une fois rentrés en France, on a échangé par mails pendant deux ans. Deux ans plus tard, on est retournés chez lui. Il nous a fait découvrir ce que c'était qu'être un hillbilly. On était partis pour faire un film sur le territoire américain, et on s'est rendus compte qu'on était allés dans un coin où c'était une autre Amérique qu'on ne connaissait pas du tout. C'était même un endroit où l'Amérique était presque un pays étranger. Le film s'est réellement construit autour de la rencontre avec Brian. 

Connaissiez-vous cette population qui vit dans les montagnes Appalaches, qui semble isolée de tout ?

TJ : Le terme hillbilly, on le connaissait à travers le cinéma, les séries américaines. Il est utilisé comme une insulte, y compris pour caractériser des personnes qui ne viennent pas de ce coin de l'Amérique. On le retrouve aussi dans la littérature, chez John Steinbeck, dans Les Raisins de la colère (1939) notamment. En revanche, la réalité que recouvrait le terme, on l'a découverte à travers Brian. Sur les questions politiques et idéologiques, sur place c'est très compliqué parce qu'une partie de ces personnes est effectivement conservatrice et a voté pour Donald Trump. Mais d'autres sont démocrates et avaient voté Hilary Clinton lors de la dernière élection, et puis une bonne partie de la population n'en a absolument rien à faire. Brian nous avait dit quelque chose que l'on a pu constater : il n'y a pas de vraie unité, idéologique ou de pensée chez les hillbillies. La seule chose qui les rassemble, c'est l'endroit où ils se trouvent, la terre, et le mode de vie. C'est pour cela que la question de la transmission était au cœur du projet. Une transmission compliquée face à un monde en désagrégation. 

DSB : Quand on y est allés en 2013, c'était encore sous la présidence de Barack Obama.  Mais forcément, quand Donald Trump est arrivé au pouvoir en 2016, l'Amérique blanche, rurale, pauvre, les anciens mineurs notamment, ont été désignés comme les électeurs de Donald Trump. Ce qui nous a intéressés, c'était de comprendre cette identité que Brian a choisi de prendre à bras le corps pour essayer de la définir, d'assumer les stéréotypes et les réalités auxquels elle se rattache, tout en la mettant en perspective avec l'histoire de ce peuple appalachien. Jusqu'à l'arrivée des mines, les hillbillies étaient des gens qui vivaient isolés ; il n'y avait pas de routes, pas d'électricité... Et, en nous rendant sur place à plusieurs reprises, on a pu voir les fossés se creuser entre chaque génération : les grands-parents qui errent et sont déboussolés, la tentative de Brian de transmettre mais comme ce qu'il transmet n'a plus de sens, cela échoue, et puis les enfants qui disent « fuck » et qui se créent leur monde. 

Quelle a été la part de préparation et d'écriture du film, et comment Brian s'est trouvé inclus dans l'écriture (voix-off et textes) ? 

TJ : Pour la réalisation du film, ça a été un mélange d'écriture, de préparation et d'improvisation. C'est souvent le cas des débuts de scène, celles en haut des montagnes où Brian parle avec ses fils ou autour du feu. On n'avait pas forcément prévu de tourner. C'est en étant sur place qu'on s'est dit, « tiens, ce serait intéressant que Brian parle, en se trouvant là, face aux montagnes, de la mine ». En revanche, on ne sait jamais comment ça va se passer. Et, rapidement, ça dérive parce qu'on n'a pas de contrôle là-dessus. C'est pareil pour la scène près du feu, où les enfants sont autour de Brian. On trouve ça très beau, et comme on avait tourné le moment où il dépoussiérait les cerfs et que c'est une tradition importante pour eux, on lui lance l'idée de parler aux enfants de la chasse aux cerfs.

DSB : C'est le don de Brian et la chance qu'on a eue, d'avoir un personnage qui a des textes très poétiques et qui, à l'oral, est capable d'articuler une pensée avec un langage qui reste poétique tout en rendant compte de la complexité de la situation. On a tourné pendant quatre ans, et on est revenus chaque année passer quinze jours, deux fois quinze jours, un mois, deux fois deux mois... Sur place, on vivait avec eux complètement. Quand on rentrait, on écrivait. On essayait d'adapter le film au réel qui s'était actualisé tout en gardant l'idée d'alterner entre des plongées dans le flux de conscience de Brian, dans ses textes, et des sorties de cette intériorité pour être vraiment dans la vie du clan familial. On peut aussi parler de la scène dans laquelle Brian s'adresse face-caméra. On s'était engueulés ce soir-là parce qu'on avait découvert des choses qui nous avaient déplus ; c'était un moment où on comprenait mieux ce qui se jouait dans la région. Il était très en colère. On s'est dit : « faisons quelque chose de cette soirée, on lance la caméra et adresse-toi, dis ce que tu veux ». C'est là qu'il fait ce monologue. On ne voulait pas être visibles dans le film et on a beaucoup travaillé l'intimité qui nous unissait pour que l'on puisse disparaître, mais aussi être le moteur de certaines scènes. Thomas filmait et moi je faisais le son, donc parfois je pouvais relancer la scène. 

TJ : Plus le processus de tournage avançait, plus Brian s'impliquait. En 2015, on découvre qu'il écrit des textes. On vit chez lui dans son mobil-home et on s'aperçoit qu'il a des carnets. Il nous permet de les lire. Il y a des textes sur lesquels on flashe tout de suite et on se dit qu'on aimerait vraiment qu'ils soient dans le film. On décide alors de lui laisser un enregistreur numérique en lui demandant d'enregistrer les textes quand il aurait le temps, et qu'il pouvait en faire ce qu'il voulait. Lors de notre visite suivante, deux jours après notre arrivée, il nous dit « j'ai fait un truc pour le film, je peux vous le faire écouter ». C'était un long texte de dix minutes, très fort, dans lequel Brian parle de l'origine violente de l'Amérique, du massacre des Amérindiens. Ce texte est le prêche que l'on entend à l'ouverture du film. Les textes de Brian ont permis au film de prendre une densité toute autre. 

Comment avez-vous approché la famille de Brian et filmé une telle intimité ? 

TJ : Premier atout : on était français et pas américains, donc a priori étrangers à tous ces préjugés. Les gens nous disaient souvent : « mais, qu'est-ce que vous foutez-là ? » ; au bout de notre deuxième visite, ils ont compris qu'ils nous intéressaient vraiment. Le second atout, c'était Brian qui était notre passeur et rassurait les gens sur nos intentions. Le troisième atout, le plus important, on logeait chez Brian, chose qu'il nous a proposée dès le départ. Cela signifie qu'on participait au quotidien, avec ce que cela comporte de plus ou moins confortable ; Brian n'a pas l'eau courante dans son mobil-home. On participait à la vie en dehors du temps de tournage : aller chercher de l'eau, rassembler les bêtes, les nourrir, faire un tour avec les enfants en voiture. On a fini par s'intégrer au quotidien de la famille. De toute façon, le lieu est petit avec seulement deux endroits de sociabilisation : la station service et le liquor-store

DSB : On s'est apprivoisés progressivement. La caméra avait beau être grosse et moi j'avais la perche, ils ont été d'une grande générosité, peut-être parce qu'on avait souvent le matériel avec nous. On est allés dans des endroits extrêmement misérables, on filmait les gens et on était touchés malgré la misère. On les trouvait beaux. Et je pense que c'est ce respect qui nous a permis d'approcher et de filmer ces personnes. Une cinéaste appalachienne nous avait mis en garde sur la « pornographie de la pauvreté », une complaisance là-dedans qu'il fallait à tout prix éviter. On gardait cela en tête. 

TJ : Il était important pour nous que ce rapport d'intimité se sente à l'écran, quand bien même on n'apparaît pas. Dans notre approche, on laisse de côté la morale. Évidemment, on a une opinion mais on n'est pas là pour juger. En revanche, on essaie d'avoir une position éthique juste. On a beaucoup réfléchi là-dessus. 

 En tant que spectatrice, je me suis rendue compte que le film m'interrogeait vraiment sur cette réalité actuelle qui m'était inconnue, sur sa complexité...

DSB : Ce qui est beau avec le documentaire, c'est que le matériau premier c'est le réel et que l'on peut aller très loin avec le réel. C'est aussi une grande responsabilité car les personnes filmées donnent beaucoup d'elles pour le film. Le montage a donc été très important pour nous (on avait quand même 130 heures de rushes). L'intervention d'une tierce personne, notre monteur Théophile Gay-Mazas, nous a permis d'avoir un regard extérieur sur le film. Il cherchait vraiment à éviter le racolage et essayait d'être bon endroit, à ne pas prendre en otage les personnes filmées, à manipuler leurs mots. C'est pour cela que l'on a évité de « trumpiser » notre documentaire comme on nous l'a souvent suggéré. De manière plus large, on voulait que le film parle d'un monde fracturé et je pense que l'on ressent tous cela aujourd'hui. Il y a une violence, une perte de repères. En préparant le film, on était aussi traversés par une histoire plus grande qui est celle du Sud, avec l'esclavage en héritage, revendiqué par les suprémacistes, d'autres se sentent sudistes et ne savent pas comment être du Sud finalement. 

TJ : Ils sont tous marqués par cette culture sudiste, quelle que soit leur position idéologique. Et cette culture se définit en partie, qu'ils le veuillent ou non, par la défaite de la guerre de Sécession, sachant qu'ils étaient du mauvais côté. C'est inscrit, on le sent sur place.

 

                                                                                                          Propos recueillis par Léa Carme          

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