Le Kiosque // Entretien avec Alexandra Pianelli

"Après tout, ce film est certainement un prétexte pour filmer « l’autre », la rencontre, le temps. Mélanger l’art et la vie ; la vie des gens qui ont traversé la mienne."

 

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 Quelle idée vous a d'abord motivée à filmer la vie d'un kiosque à journaux ? 

Dans un premier temps, je suis venue dans ce kiosque pour y travailler. Je venais aider ma mère en difficulté, de manière provisoire. Ça m’a finalement aidé moi-même à trouver un modèle économique stable pour vivre à Paris et j’y suis restée six ans ! Ironie du sort : après dix ans d’écoles d’art, je suis donc devenue marchande de journaux ! Pour ne plus me perdre entre recherches de moyens pour vivre et temps de création, j’ai décidé de faire un film sur mon job alimentaire, sur mon lieu de travail. Un film où l’on me voit doublement à l’œuvre : plasticienne et vendeuse de journaux. Le kiosque est donc devenu mon nouvel atelier, un nouveau laboratoire avec comme seuls outils : du papier et mon téléphone.

 Une fois sur place, est-ce que vous avez tout de suite commencé à filmer, ou bien est-ce que vous aviez eu le temps de prendre quelques marques ?

Je me suis tout de suite emparée de mon téléphone (ma « caméra-stylo ») pour prendre des notes et me rappeler des choses indispensables pour devenir une vraie vendeuse de journaux. A ces notes audio, photos et vidéos s’ajoutaient des carnets noircis et des dessins, toujours en lien avec ce métier que je devais apprendre. J’ai ensuite filmé des heures cette fenêtre qui s’offrait à moi : ce cadre animé comme si j’étais au cinéma ou au théâtre. J’ai commencé à jouer à la sociologue depuis mon « poste d’observation » et à filmer la vie du kiosque et les clients. Mon téléphone, même tout petit, m’a permis de trouver la bonne distance. C’est lui qui m’a aidé à prendre mes marques ! Ça ne se voit pas dans le film, mais les premières années, j’étais très intimidée par cette nouvelle intimité partagée avec ces inconnus que je voyais chaque jour, à heure fixe. Une fois familiarisée avec cette nouvelle vie et certainement plus expérimentée, j’ai affiné le dispositif du film : un huis clos tourné au téléphone portable depuis la caisse. Un film d’immersion, où l’on verrait à travers mes yeux. Montrer l’envers du décor, les ficelles (de métier, de fabrication d’un film) est une chose que j’ai tendance à faire souvent. J’ai, d’ailleurs, toujours eu un grand intérêt pour les bonus DVD, parfois plus que pour les films eux-mêmes… 

Les personnes qui croisent votre caméra, parfois de manière récurrente, deviennent un peu les acteurs du film et leur vie, le sujet. Aviez-vous déjà en tête à l'initiative du projet, que le film aurait quelque chose d'un journal de bord à plusieurs voix ?  

Oui de toute évidence ! Je m’intéresse, de près et depuis longtemps, au journal filmé en tant qu’écriture audiovisuelle contemporaine. Au début, je me disais que ces images pouvaient faire l’objet d’une série, dans laquelle je pourrais développer les personnages au fil des saisons… Et dans le même temps, je rêvais de faire un film qui reprendrait la structure d’un journal papier, en consignant divers fragments de réalité dans un même objet : différentes rubriques, différents portraits, des enquêtes, des jeux… L’idée, plus tautologique, de réaliser un journal filmé sur le journal papier m’est apparue plus convaincante. J’ai donc voulu parler de ce métier menacé par le numérique avec les outils d’aujourd’hui, comme une sorte de réconciliation entre les deux mondes : l’un en perpétuel mouvement et de plus en plus immatériel et l’autre de plus en plus vieillissant. Dresser le portrait de ce métier impliquait aussi de filmer mes interactions avec les clients pour dresser dans le même temps un portrait de ces lecteurs qui nous font vivre. J’ai donc dû me mettre autant à nue que les personnes que j’ai filmées : on devait faire ce film ensemble ! Après tout, ce film est certainement un prétexte pour filmer « l’autre », la rencontre, le temps. Mélanger l’art et la vie ; la vie des gens qui ont traversé la mienne. Les clients habitués que nous avons gardé au montage avec Léa Chatauret sont ceux avec lesquels nous avons pu développer des mini intrigues. Nous nous sommes efforcées de ne garder que les échanges qui pouvaient se développer au fil de la narration, comme une série tout compte fait !

Comment vit-on le montage d'un film tourné sur dix ans ? Est-ce qu'il demeure encore des frustrations, des regrets, l'impression qu'il a fallu mettre de côté des éléments forts ? 

Le montage a été pour moi une étape aussi terrifiante qu’exaltante ! Le film a mis dix ans à voir le jour, de sa conception à sa finalisation : six ans de tournage par intermittence et quatre ans en production. Au moment du montage, en 2018, j’étais déjà épuisée ! Je venais de passer trois ans à écrire des dossiers pour tenter de financer ce projet et changer de boite de production ; lorsqu’on a enfin réussi à rassembler l’argent nécessaire pour mettre le film en production, la monteuse initialement pressentie pour le film n’était plus disponible ! C’est l’argent qui détermine quand on peut travailler (ou pas), qui distend le temps… et cette réalité a été la plus difficile à gérer ! J’ai donc rencontré Léa Chatauret à la dernière minute et ça a été pourtant une des plus belles rencontres du film ! Au début, j’étais terrifiée de me confronter enfin à cette matière (filmique) longtemps fantasmée sur papier et inquiète de savoir si elle allait tenir la route ! Je n’avais aucune idée de comment ma monteuse arriverait à tisser ces petites capsules iPhone entre-elles et si la pauvre qualité de mes images résisterait au grand écran ! Léa m’a aidée à prendre beaucoup de distance avec ce projet et trouver ainsi le moyen de le faire partager à des spectateurs. Malgré un travail acharné, cette étape a été un vrai enchantement, une collaboration parfaite. J’arrivais avec des idées, parfois même de nouvelles images (lorsqu’il en manquait) et Léa structurait ce joyeux chaos en ne perdant jamais de vue notre trame narrative. J’ai bien sûr des regrets. Le montage est un vrai déchirement, un deuil à faire de certaines séquences qui ne peuvent pas trouver leur place dans le film ! Je regrette de n’avoir pas pu faire exister des personnes tant aimées : des clients ou des proches. Les membres de notre équipe notamment. Loïc qu’on aperçoit peu et Pierre, notre compagnon et collègue, qui est décédé pendant le tournage. Il figure cependant dans mes dessins et sur l’affiche du film. Il y a toujours des astuces à trouver. Je pourrais par exemple me rattraper avec les bonus, s’il y a une sortie DVD ! Un autre regret, plus formel cette fois, est de ne pas avoir pu jouer comme je l’avais prévu initialement, avec les divers formats et résolutions de mes images. Plastiquement ça aurait pu être très fort, comme autant de témoins du temps qui passe, d’une époque numérique… La multitude de dispositifs et d’histoires de vie croisées, nous a forcé à lisser les formats, les textures. Grâce à cela, et même s’il semble du coup être filmé sur une seule année, le film a gagné en clarté !

Quels défis techniques ont pu se présenter en filmant dans un petit espace en huis-clos, en travaillant à la fois sur la matière plastique et sur la matière filmique ? 

Le défi était de faire un film en huis-clos, au kiosque sans jamais en sortir. Il fallait rendre compte de l’exiguïté de cet espace et arriver, dans le même temps, à tenir le spectateur pendant une heure vingt sans l’ennuyer. J’ai dans un premier temps tourné des images en cinéma direct pendant mes « permanences » au kiosque. Puisque j’étais payée pour vendre des journaux et ne pouvais ralentir la cadence du métier, j’ai opté pour une caméra embarquée. Filmer au téléphone portable a été la solution pour saisir au plus vite la fugacité des choses, ne pas effrayer les clients avec un gros dispositif technique et ne pas encombrer l’espace exigu déjà saturé. Ce dispositif a bien-sûr ses limites techniques : mise au point automatique, images « amateur » (mal exposées, pixelisées, tremblantes etc). Mais, l’esthétique brute du film « en train de se faire » participe aussi au parti pris de faire un film seule, bricolé. Puis pour élargir l’espace, créer des respirations et sortir du huis-clos par images interposées, j’ai eu recours à l’utilisation de nouvelles « fenêtres », de nouveaux « écrans ». J’ai intégré mes dessins, filmé les supports de l’information (journaux, magazines, poste de radio, téléphones…) et inséré des séquences « refabriquées » en studio. Ces dernières images, tournées au montage, sont intervenues dans une nécessité d’éclairer et de synthétiser les enjeux de la crise de la presse papier. J’ai alors recréé un faux kiosque à la maison pour tourner ces séquences impossibles à filmer au kiosque puisqu’il n’existait plus! Lier ces nouvelles séquences de fiction à celles de cinéma direct a été l’enjeu du montage image et du montage son. Il a fallu recréer des journées, des ambiances sonores pour rester dans une esthétique hyper réaliste et ne pas nous éloigner de la narration.


Tout le long du film, quelques pastilles apportent des précisions sur l'état de la vente de presse et son évolution. Est-ce que les dix ans de travail vous ont permis d'observer en direct les effets de l'effondrement du commerce de la presse en kiosque ?

Oui absolument ! Même s’il m’a fallu recréer a posteriori les séquences liées à la crise de la presse papier (mes images étaient trop anecdotiques et morcelées pour être utilisées telles quelles). Postée derrière ma caisse, j’ai été témoin en direct de l’évolution de cette crise. En quelques années, j’ai vu l’apparition de la presse gratuite, l’arrêt de l’édition de certains journaux, l’avènement des tablettes et smartphones… Après chaque Noël, on voyait les ventes s’effondrer ! Des clients pourtant fidèles depuis des années optaient pour l’abonnement de la version numérique de leur journal, plus rapide et moins chère. Nous avons aussi fait les frais des lourdes grèves qui ont opposé les ouvriers du livre et les grands groupes de presse : ça a terriblement affecté le métier ; les rares clients encore tenaces ont commencé à s’habituer à ne plus trouver la presse en kiosque et ont fini eux-mêmes par consulter les informations en ligne.

Quelles impressions gardez-vous de la profession ? Quelle expérience professionnelle, sentimentale, sociale ? 

Pour jouer avec le superlatif tant chéri par les rédacteurs de journaux à sensation, je dirais que bien qu’il puisse être considéré, à juste titre, comme l’un des métiers les plus difficiles (amplitude horaires, conditions sommaires, manutention titanesque, lourdeur administrative pour gagner moins qu’un smic…), c’est certainement aussi le plus beau ! On est aux portes du monde, on s’entretient avec des personnes de toutes classes sociales et de toutes nationalités. Le kiosque est une caisse de résonance de l’actualité, une petite agora pour débattre des grands enjeux de notre époque, apprendre à composer avec l’altérité, déroutante parfois. C’est très riche. C’est une grande leçon de vie.


Le kiosque est témoin de l'histoire de votre famille sur quatre générations. Comment avez-vous vécu sa déconstruction ? Comment votre mère l'a-t-elle vécue ?


Nous l’avons tous vécue comme un déchirement au moment où le kiosque s’est « envolé ». Avec lui, partaient nos moments de rire, de larmes et d’inquiétude avec les clients, notre équipe. Ça a été la fin d’un monde, de notre communauté en quelque sorte. Aujourd’hui, c’est par ailleurs un vrai soulagement pour ma mère qui en a fini avec les inquiétudes du métier qui ne cesse de s’effondrer. Pour ma part, je suis ravie d’avoir réussi à en garder une trace. Ce film est une déclaration d’amour à toutes ces personnes rencontrées. Malheureusement pour beaucoup disparues aujourd’hui.

 

                                                                                              Propos recueillis par Nicolas Cury 

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