Je n'ai plus peur de la nuit // Entretien avec Sarah Guillemet et Leïla Porcher

"On a essayé de filmer cette transformation, la rapidité de cette transformation, l'intensité de l'expérience qu'elles traversaient, la manière dont elles passaient d'un monde à un autre."

 

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 Comment vous est venu l'idée de suivre ces deux femmes ? Vous les aviez rencontrées en amont ? 

J'ai fait des études d'anthropologie. J'étais partie faire ma recherche de master sur l'immigration des kurdes iraniens au Kurdistan d'Iraq. J'ai fait du terrain dans plusieurs camps, dont celui du Komala. C'était en 2013. Ensuite, je suis retournée encore faire de la recherche mais uniquement dans les camps des partis politiques, donc le Komala et un autre parti qui s'appelle le PDKI. C'est là que j'ai rencontré plusieurs des personnes qu'on voit dans le film. Ce sont devenus pour la plupart des amis assez proches, je suis retournée plusieurs fois les voir. A peu près chaque année j'ai passé un temps en hiver là-bas. Quand je les ai rencontrés, on commençait déjà à parler d'audiovisuel. Le projet de film a commencé à mûrir petit à petit. Après ça, j'ai rencontré Sarah qui, elle, faisait une thèse au Kurdistan de Turquie. Elle est venue avec moi faire des repérages et nous avons décidé de réécrire le film ensemble. Hélia et Sama venaient d'arriver quand on a commencé à tourner, on ne les connaissait pas. Tout s'est fait dans un cadre où on connaissait bien les personnes à part les nouveaux arrivants. Mais ils voyaient que les autres nous faisaient confiance. 

 Combien de temps êtes-vous restées sur place ? Avez-vous pu observer en direct un changement chez Hélia et Sama, une évolution, peut-être un rapport différent à la peur ? 

 Le tournage a duré quatre mois. On a commencé à faire les premières images juste avant le début de la formation. Puis on a fait encore un mois d'images après la fin de la formation, des images qu'on n’a finalement pas montées. Autrement, l'évolution de Hélia et Sama était impressionnante, tant dans les corps que dans la parole. On a essayé de filmer cette transformation, la rapidité de cette transformation, l'intensité de l'expérience qu'elles traversaient, la manière dont elles passaient d'un monde à un autre.

 A quel point est-ce qu'il a pu vous sembler difficile de faire tenir en une heure vingt le fruit de quatre mois de tournage ?

 On a refait un tournage plus tard pendant un mois. En tout sur les deux tournages nous avions 80 heures d'images. Il y a une version télé qui dure 52 minutes et qui exploite beaucoup les images de ce deuxième tournage alors qu'on ne les a pas du tout utilisées pour la version grand écran. Il y a eu des choix difficiles à faire. Par exemple, la professeure qui donne des cours de féminisme était un personnage principal dans l'écriture. On a choisi finalement de se focaliser plus sur Hélia et Sama, ça a été le grand clivage du montage. 

 Comment s'est déroulé le contact entre vous et ces deux femmes ? On leur a appris, même entre elles, à ne pas tout se dire, à rester sur leur garde. Comment aborde-t-on cette barrière en tant que réalisatrices ? 

 Tout repose essentiellement sur le fait d'être là depuis longtemps, de connaître les codes. Il y a beaucoup de choses que nous n'avons pas osé demander, qu'il fallait laisser venir. Il faut savoir que l'Iran envoie souvent des espions sur le camp. La formation sert aussi de sas pour essayer de comprendre qui sont les espions, pour protéger le reste du camp. A côté des entrainements, de l'apprentissage, il y a aussi beaucoup de pression de vérifications qui pèse sur eux, il en découle forcément une forme de paranoïa. Chaque question, chaque réponse est passée au crible pour savoir ce qu'elle veut réellement dire. C'était aussi le cas pour nous. Même si nous avions une autorisation de tournage, nous restions un danger potentiel. Du fait qu'elles constataient qu'on connaissait les cadres, nos propres questions pouvaient aussi porter cette pression-là. Mais dans une autre mesure, le fait de vivre une expérience aussi intense fait qu'on a forcément besoin de parler, de se lâcher. Le grand enjeu était de réussir à jouer entre ces deux pôles, de savoir quand est-ce que nous pouvions poser nos questions pour ne pas qu'elles soient ressenties comme une pression, de savoir comment laisser venir la parole quand elle se libère. 

 Quels sont les sujets délicats qui sont les plus difficiles à aborder au début ? 

 Beaucoup de choses sur les conditions d'arrivée, les conditions de vie en Iran. Dans les personnes qui intègrent cette formation, beaucoup s'orientent vers une vie militante, beaucoup menaient déjà une vie clandestine en Iran, certains sortent de prison. On peut difficilement s'aventurer à poser des questions sur leur vie d'avant parce qu'on prend le risque de les mettre en porte-à-faux, de leur faire dévoiler s'ils étaient militants et avec qui est-ce qu'ils opéraient. 

 Qu'est-ce que cette émancipation de femmes veut dire pour Hélia et Sama ? Comment est-ce qu'elle est vécue dans leurs familles ? 

 C'est sans doute pour elles la revendication de pouvoir choisir : pouvoir choisir leurs vies, leurs activités. Il n'y a pas de rejet ou de condamnation du fait d'être mères par exemple, il s'agit juste de montrer que chaque femme a le droit de choisir. Pour ce qui est de leur famille, c'est radicalement différent : à la fin de la formation le père et l'oncle de Hélia sont venus au camp pour essayer de la ramener en Iran. Une rencontre a été organisée, la discussion était supervisée par d'autres personnes autour pour la protéger. On lui a reproché de renvoyer la honte sur la famille et de mener une mauvaise vie. 

 Le commandant a une méthode de formation très particulière et même assez forte, encourager ses soldats à rester eux-mêmes, à se libérer de la honte. Est-ce que vous pourriez nous en dire un peu plus sur ses méthodes, quels effets est-ce qu'on peut observer sur les soldats ? 

C'est sans doute ce qui m'a plu et qui m'a donné envie de filmer à cet endroit. On pouvait échanger politiquement. On observait tout l'enjeu que représente le fait de faire une formation militaire tout en ayant des idées antiautoritaires et d'émancipation. Il est nécessaire pour eux d'avoir à terme une réelle efficacité militaire. Cette formation est un premier pas. Le danger venant d'Iran est réel et sans une coordination très précise et des gens efficaces dans le maniement des armes, dans la surveillance, on se confronte au risque de voir disparaître le camp et le parti. Cette formation, c'est une recherche d'un juste milieu. Elle est exigeante mais on va privilégier une cohésion de groupe à l'obéissance aveugle, chaque chose qui est dite n'est pas définie comme une vérité : on invite au maximum les personnes à réfléchir. Il faut savoir que cette première formation de trois mois amène ensuite les personnes à se spécialiser. Tout le monde a cette base en commun mais on peut s'orienter derrière sur des rôles de fonctionnement : on fait du secrétariat, on fait la cuisine, on soigne, la vie du parti est globalement un microcosme d'une vie en société. Tout le monde doit être capable à minima de défendre le groupe et d'avoir une pensée politique sur ce qui est fait. Le Komala, comme le PDKI, sont des partis qui ont été assez puissants dans le Kurdistan d'Iran pendant les années 80 : des grandes zones ont été libérées mais ont petit à petit perdu du terrain face à l'état iranien. Les bases arrière se sont installées dans les années 90. L'idée est de permettre de faire fonctionner une vie militante clandestine en Iran. Mais l'état iranien met une telle pression sur ces groupes que, avant de penser la vie politique, il faut survivre. 

Sur le camp, on traverse toute une formation politique, on assiste à un cours sur ce que veut dire le féminisme, ce qu'il implique. En règle générale, quelles sont les grandes lignes politiques de cette formation ?  

Dans les grandes lignes, on a le socialisme, il y a aussi le fédéralisme dans le sens où il y a revendication d'un état démocratique et fédéral en Iran dans lequel les minorités puissent avoir une forme d'autonomie tout en appartenant à l'état iranien. Il faut savoir que, par rapport aux autres pays dans lesquels vivent les kurdes, il existe en Iran beaucoup d'autres minorités. Il y a d'autres luttes minoritaires comme celles des Arabes ou des Baloutches. Ils vont aussi se coordonner avec les Kurdes pour qu'il y ait en Iran une reconnaissance des minorités. Dans les autres grandes lignes politiques du Komala, on trouve le féminisme et le sécularisme, donc on éloigne les questions religieuses de l'état.  

D'un point de vue pratique, Avez-vous dû vous conditionner aux règles qui régissaient le camp ? 

Tout à fait. L'expérience était fatigante et pas toujours facile, notamment pour le tournage. On avait peu d'électricité : recharger la caméra représentait tout un enjeu. On devait se lever à 6 heures du matin tous les jours. Beaucoup de fatigue accumulée faisait qu'on n'y voyait pas toujours très clair dans notre organisation. Par ailleurs, une des techniques qui permet de se protéger contre l'espionnage, c'est que le programme n'est jamais dévoilé en avance. La communication ne doit pas se faire facilement, l'espionnage ne doit pas pouvoir s'organiser. Nous étions soumises aux mêmes règles donc écrire nos séquences à l'avance, planifier notre organisation, tout ça ne servait presque plus à rien.

 

                                                                                                                Propos recueillis par Nicolas Cury 

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