Loin de vous j'ai grandi // Entretien avec Marie Dumora

"Tourner un film c'est aussi d'une certaine façon, tendre une passerelle entre des mondes qui ne se connaissent pas, s'ignorent et faciliter une rencontre qui n'aurait pas eu lieu a priori, sans le truchement d'un film."

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Comment avez-vous vécu l'annonce de la sélection de votre film documentaire à Cannes mais également à l'IDFA et aux Écrans documentaires d'Arcueil en tant que film d'ouverture ? 

Les sélections font toujours plaisir. Tourner un film c'est aussi d'une certaine façon, tendre une passerelle entre des mondes qui ne se connaissent pas, s'ignorent et faciliter une rencontre qui n'aurait pas eu lieu a priori, sans le truchement d'un film. J'ose espérer que des personnes pourront s'identifier aux personnages du film, que l'histoire provoquera des échos sur un plan personnel et que l'on puisse passer du singulier à l'universel. Par ailleurs, il est toujours édifiant de présenter nos films dans d'autres pays, et frappant de constater combien nous regardons les films à l'aune de ce qui nous constitue à la fois au plan intime et individuel, tel qu'il est nourri par les histoires qui nous ont constitués, notre milieu social... La réception et la perception ne seront pas les mêmes d'un pays et d'une culture à l'autre. C'est riche et très édifiant de mesurer combien « chacun voit midi à sa porte ». Lorsque l'on parle d'un film, on parle de nous-même bien souvent. Il est aussi très précieux de comprendre un monde dont on ne connait pas la culture et les codes « de l'intérieur », ce qui nous rapproche au plan intime, ne peut que nous éclairer et nous rassembler.

La vie devient de plus en plus difficile pour les jeunes, que ce soit pour trouver un travail, la pression familiale, les angoisses, l'incertitude... Pourquoi ce choix de dénoncer ces craintes et de révéler ce jeune adolescent ?

La situation est difficile et pénible pour les jeunes en ce moment qui doivent faire preuve de courage et de confiance. Renoncer pour beaucoup aux sorties, à l'imprévu, à l'amitié, aux liens et à toute la force qu'ils peuvent donner pour affronter leur statut récent, où tout est à inventer. Sans parler des difficultés matérielles accrues. C'est un effort considérable qui leur est demandé. On doit absolument les soutenir. Les jeunes ont d'ailleurs été porteurs de tellement d'espoirs et de belles énergies ces dernières années.

Comment avez-vous choisi vos personnages ?

J'ai eu la chance de les rencontrer et qu'ils me fassent confiance. C'est au fond, un peu comme dans « la vraie vie », une histoire de rencontres, d'affinités, d'échos. Il y a ensuite une part assez imprévisible propre au cinéma. Qui fait que l'on a plaisir à filmer, à révéler si j'ose dire une personne.

Comment, à travers le film, avez-vous réussi à gérer le présent et l'avenir, l'espace et le temps ?

J'avais réalisé un film il y a dix ans, « Avec ou sans toi », avec la mère du jeune héros de « Loin de vous j'ai grandi », qui avait alors dix ans. J'ai réalisé un autre film ensuite, alors que celle-ci avait seize ans et venait d'avoir un enfant. Elle avait décidé de le baptiser, souhaitant ainsi mettre toutes les chances de son côté afin d'affronter l'âpreté de la vie. J'ai décidé aujourd'hui de faire un film avec ce jeune garçon formidable qui a désormais treize ans. Chacun de mes films m'amène vers le suivant par le biais d'un personnage, tournés dans l'Est à quelques kilomètres les uns des autres, où je me suis fabriquée mon territoire de cinéma.

Pourquoi mêler histoire familiale, fugues, foyer, amitié, rencontres... Au final c'est tout ce parcours qui l'a construit et qui a fait grandir Nicolas.

Depuis qu'il a deux ans, Nicolas a grandi de foyer en foyer dans une vallée de l'Est mais a toujours continué à voir sa mère qui a dû faire preuve d'énormément de force. La vie de Nicolas exige de lui énormément de courage, de désir de vivre, d'ingéniosité et de ruse. « L'Odyssée » d'Homère est d'ailleurs son livre de chevet, comme le livre d'un frère qui lui donnerait du courage, ainsi que « L'appel de la forêt », roman initiatique, de Jack London. Ses arrières grands-parents ont été persécutés comme tant d'autres, déportés enfants dans un camp en Alsace, alors annexés par le Reich, s'y sont rencontrés, aimés, mariés, ont eu huit enfants puis des petits et arrières petits-enfants dont Nicolas, et dont le foyer se trouve à quelques kilomètres de cet ex camp. C'est dire combien, dans le parcours de Nicolas, l'amitié, les lectures, les mythes, la musique qu'il écoute dans les bois, l'affection de sa famille, la beauté de la vallée, comptent d'une façon vitale et urgente.

 Quels ont été vos objectifs en racontant cette histoire prenante et surtout intime ?

Il est difficile de répondre mais j'espère en tout cas que l'on pourra s'identifier à mes personnages, s'y projeter et regarder le monde avec eux. Dans le film, on a l'impression que Nicolas garde toujours espoir. Il est souvent difficile de faire passer ce message à l'écran. 

 

                                                                          Propos recueillis par Solène Anson

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