Lettre au Ministre de l'Education nationale

Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale, Si nous vous écrivons aujourd’hui, c’est parce que l’heure est grave. Malgré les mots forts, les grand discours et les promesses de meilleurs lendemains, nous avons le sentiment que cette rentrée est marquée par le sceau d’un mépris grandissant de l’institution à l’égard de la communauté éducative.

Monsieur le Ministre de l’Éducation nationale,

Si nous vous écrivons aujourd’hui, c’est parce que l’heure est grave. Malgré les mots forts, les grand discours et les promesses de meilleurs lendemains, nous avons le sentiment que cette rentrée est marquée par le sceau d’un mépris grandissant de l’institution à l’égard de la communauté éducative. Samuel Paty, l’un des nôtres, a été sauvagement assassiné par un terroriste devant son établissement scolaire, un soir de vacances. Nous n’en n’avons pas dormi pendant deux semaines.

La plupart d’entre nous avons regagné nos écoles, nos collèges, nos lycées la boule au ventre et le coeur gros ce lundi 2 novembre 2020. Nous aimerions beaucoup croire à la véracité de votre soutien et à la réalité de vos engagements, mais nous ne le pouvons plus, notamment parce que vous avez décidé, après avoir pris les Français à témoin par le biais de divers médias, de nous demander de préparer un hommage national sans nous octroyer ne serait-ce qu’une demi-journée de réflexion libre en cette rentrée scolaire.

À l’heure qu’il est, dans une période que le gouvernement a choisi d’appeler « confinement » et en pleine recrudescence de l’épidémie de Covid-19, nous avons été renvoyés au travail sans préparation, sans mesures fortes permettant d’assurer la sécurité des personnels et des élèves. Déjà, en septembre, vous déclariez contre tout bon sens que les établissements scolaires n’étaient pas des lieux de contamination, et vous nous avez demandé de reprendre le travail sans moyens humains et matériels supplémentaires, comme si de rien n’était. Les personnels des écoles, des collèges, et des lycées sont ainsi sommés d’ouvrir et d’accueillir des classes entières depuis lors.

Voilà deux mois que de nouveaux protocoles sanitaires nous sont imposés : ceux-ci sont insuffisants pour éviter que nos lieux de travail ne deviennent des lieux de contamination. Tels quels, ils compliquent considérablement notre travail quotidien, entravent notre liberté pédagogique et nous dépossèdent de tout ce qui fonde notre métier, et donc notre autorité.

C’est ainsi que nous nous retrouvons dans une situation qui, pire qu’inconfortable, s’avère dangereuse pour le maintien d’un climat scolaire et d’un cadre correct, ainsi que pour le moral des équipes.

Il est manifeste que le service public d’éducation, dans la période que nous traversons, ne fonctionne pas comme il le devrait. Dans cette situation, de nombreux professeurs et personnels d’éducation se demandent légitimement si l’Éducation Nationale n’a pas été changée en une gigantesque garderie vouée à recueillir les enfants des travailleurs.euses d’autres secteurs.

On ne nous demande plus que l’obéissance scrupuleuse à des protocoles hors sol et inapplicables dans certaines situations (exemple : des activités pédagogiques sont purement et simplement annulées pour éviter le brassage d'élèves qui, par ailleurs, se retrouvent à la cantine, dans la cour ou dans leurs classes). L’éducation est devenue secondaire, autrement dit, elle n’est plus votre priorité, et « dans le même temps », nos salaires restent gelés, la démocratie scolaire continue d’être pilonnée, les problèmes de violence augmentent dans les établissements sensibles.

Au collège Saint-Exupéry, nous avons suivi vos instructions depuis la rentrée de septembre 2020. Dans notre REP+, au sein duquel le travail n’est ordinairement pas des plus faciles, l’année a commencé sans moyens supplémentaires. Nous avons accueilli nos élèves dans des conditions déplorables dans notre établissement déjà ancien, en phase de restructuration. Certains d’entre eux sortaient d’une période de six mois sans instruction, nonobstant vos discours sur la continuité pédagogique durant le confinement.

En effet, tout le monde n'a pas la chance de disposer d'un matériel informatique adapté, et tout le monde n'a pas la chance de maîtriser la langue française de manière à travailler seul. Entre les effectifs de nos classes, les problèmes déjà existants auparavant et le protocole sanitaire, il a été très difficile, voire impossible de maintenir un cadre décent d’étude et de travail.

Avec l’effectif d’élèves qui est le nôtre (26 par classes en éducation prioritaire, ce qui est déjà trop en temps normal), le protocole sanitaire nous entraîne parfois dans des situations ubuesques. Nous ne pouvons pas mener à bien nos projets pédagogiques comme nous le voudrions, alors que des attroupements se forment dans la cour pour simplement entrer dans l’établissement.

Conséquence de cela, les incidents – parfois graves, comme des bagarres ou des menaces proférées à l'encontre de professeurs -, ont augmenté entre septembre et octobre, le climat scolaire s’est dégradé et notre moral avec.

Certains.nes d’entre nous sont tombés malades, élèves comme professeurs, mais nous n’avons jamais reçu la moindre information concernant des cas de Covid 19 dans notre établissement de la part de notre direction, alors que cela devrait être obligatoire en ces temps de pandémie.

Pour toutes ces raisons, Monsieur le Ministre de l'Éducation nationale, notre colère est grande et l'incompréhension est grandissante au sein de « l’école de la confiance ». Cerise sur le gâteau, il a fallu, en ce lundi 2 novembre 2020, quémander deux heures de préparation aux hommages à notre collègue Samuel Paty, heures qui nous ont été refusées par le principal, avant que nous les obtenions en agitant le risque d’un mouvement de grève. Pour deux heures, localement, il a fallu batailler deux jours. Le choc traversant la profession est tel que le plan Vigipirate, dont nous comprenons par ailleurs l'utilité, ne pouvait pas être l'argument servant à nous refuser nationalement de nous concerter.

Voilà le piteux hommage que vous adressez au monde de l’éducation, dans l'impréparation, de manière inhumaine, sans tenir compte des inquiétudes légitimes formulées par les personnels.

Par la présente, Monsieur Blanquer, nous demandons a minima, dans les circonstances qui sont les nôtres, pour pouvoir continuer notre travail dignement, que des demi-groupes soient mis en place dans les classes pour éviter les surcharges d’élèves et donner tout son sens au protocole sanitaire que vous avez dessiné sans concertation.

Nous demandons aussi que cette mesure ne s’accompagne pas d’une obligation de cours en distanciel, ce qui provoquerait une surcharge de travail à des enseignants.tes déjà épuisé.es, et soulèverait à nouveau la question des inégalités scolaires entre élèves, accentuées lors du premier confinement.

Enfin, nous demandons que toutes les dispositions de censure de la parole des enseignant.tes prises dans le sillage de la loi dite « pour l’école de la confiance » soient abrogées.

 

Les enseignants.es du collège Saint-Exupéry de Villiers-Le-Bel et leurs représentants.es

 

 

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