Les Heures Heureuses
Abonné·e de Mediapart

8 Billets

0 Édition

Billet de blog 15 avr. 2022

« Les heures heureuses » : un mot de Pierre Delion sur la détérioration de la psychiatrie

Dans le cadre de la sortie au cinéma du film Les heures heureuses (20 avril 2022), Pierre Delion, professeur émérite de psychiatrie, pédopsychiatre et psychanalyste nous offre son regard sur la psychiatrie de ces 30 dernières années.

Les Heures Heureuses
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

PSYCHIATRIE : UN REGARD SUR LES 30 DERNIÈRES ANNÉES

par Pierre Delion

À partir des années 1990, la psychiatrie qui vient à grand peine de trouver son rythme de croisière en articulant les inventions géniales de la psychothérapie institutionnelle et de la psychiatrie de secteur, se voit remise en cause. Plusieurs facteurs vont remettre en question cette politique psychiatrique novatrice que nous ont enviée bien des pays : les intersectorialités *, l’absence de prise en considération des charges supplémentaires dues aux soins en extrahospitalier, la détérioration des crédits alloués à la psychiatrie, l’intégration de la psychiatrie dans la médecine de spécialité sans tenir compte de ses spécificités, notamment l’internat en médecine pour tous et l’arrêt des centres de formations d’infirmiers psychiatriques. 

Si quelques services de psychiatrie avaient réussi à prendre une place décisive dans la cité en s’insérant dans les réseaux où leurs actions devenaient progressivement efficaces en jouant sur la désaliénation (liens avec les médecins généralistes et les pédiatres, proximité des lieux de vulnérabilité tels que les maisons de retraite, les foyers de jeunes travailleurs, les établissements scolaires et médico-sociaux, les équipes des circonscriptions sociales...), en mettant en place des CMP (Centres médicaux-psychologiques) dans les différents sites stratégiques de leur secteur géo-démographique, des hôpitaux de jour, des accueils d’adolescents en crise, en créant des clubs thérapeutiques autour des CMP sectorisés, une bonne partie d’entre eux résistait à ces changements fondamentaux pour l’exercice d’une véritable psychiatrie citoyenne, et préférait rester centrée sur le service hospitalier, dérogeant ainsi à la logique de la sectorisation dispensant les soins « au plus près des gens ».

 Cette involution s’est accompagnée d’une montée en puissance de l’influence des neurosciences dans la formation des psychiatres, non pas en complément des formations à la psychothérapie, ce qui aurait été souhaitable, mais en opposition avec elle, obligeant les jeunes praticiens à choisir un « camp » contre l’autre. Cette tentative d’instrumentaliser les neurosciences pour développer le secteur de la recherche qui était en retard, a eu pour effet de renvoyer tous les acquis de la psychopathologie transférentielle ** aux poubelles de l’histoire, sous le faux prétexte de leur non-évaluation scientifique. À cela s’est ajoutée l’intervention déplacée d’un président de la République (2008), déclarant que les « fous » étaient dangereux et qu’il y avait lieu à nouveau de les enfermer pour les empêcher de nuire. Les spécialistes nous précisent pourtant que les malades mentaux sont beaucoup plus souvent victimes de violences sociétales qu’auteurs d’actes répréhensibles. De plus, des associations de familles d’enfants autistes se sont insurgées contre la pédopsychiatrie, en raison de ses racines exclusivement psychanalytiques. Si des excès ont effectivement pu avoir lieu du fait de soi-disant psychanalystes peu scrupuleux, il n’était pas acceptable que ces familles soutenues par des politiciens démagogues, réclament la suppression de la psychanalyse dans les pratiques psychiatriques.

 Demanderait-on la suppression de la chirurgie sous le prétexte qu’un chirurgien ait commis une faute professionnelle ? Enfin, la loi HPST*** (2009), démédicalisant radicalement l’hôpital, le confie à des new managers qui le considèrent ni plus ni moins comme une entreprise comme les autres. Ces nouvelles techniques d’organisation stérilisent à la base toute tentative de réécrire un projet concernant le service public en général, et celui de la psychiatrie en particulier. 

Toujours est-il que la psychiatrie d’aujourd’hui, minée par le départ de très nombreux professionnels (psychiatres, infirmiers...) devient impraticable dans des conditions humaines acceptables, et le retour des pratiques asilaires vient marquer ces lamentables régressions : les contentions augmentent, les services fermés sont la norme, les prescriptions de neuroleptiques et autres psychotropes (méthylphénidate, anxiolytiques...) dépassent les nécessités thérapeutiques souhaitables. Les soignants qui restent sont laminés par la lourdeur du travail, et beaucoup avouent avoir perdu le sens de leur métier, et l’éthique de son exercice.

Tosquelles, Bonnafé, et tous ceux qui avaient participé à la fondation d’une psychiatrie humaine et étaient parvenus à la mener jusqu’à sa réalisation concrète, sont aujourd’hui oubliés ou servent de caution à des semblants de psychiatrie qui n’ont plus rien à voir avec le projet initial. Nous avions les moyens de soigner humainement les patients souffrant psychiquement des maladies les plus graves, mais la prédominance des consignes d’économies à tout prix, les imbécillités du new management et les attentes idéalisées des résultats des neurosciences ont empêché objectivement de conduire cette révolution à son fonctionnement optimal. 

Le film de Martine Deyres retrace avec un talent remarquable les origines de ce mouvement, et il pourrait aider les jeunes praticiens de tous les statuts de la psychiatrie à réinventer une psychiatrie digne de ce nom.

Pierre Delion est professeur émérite de psychiatrie, pédopsychiatre et psychanalyste.

Il est l’auteur, entre autres, de Mon combat pour une psychiatrie humaine, co-écrit avec Patrick Coupechoux, Albin Michel, 2016. 

Notes de l’équipe de distribution :

* intersectorialité : mise en commun des moyens en personnels et équipement.

** psychopathologie transférentielle : clinique basée sur le transfert, la relation.

*** loi HPST (hôpital, patient, santé, territoire)

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Migrations
La véritable histoire d’Omar Elkhouli, tué par la police à la frontière italienne
Cet Égyptien est mort mi-juin pendant une course-poursuite entre la police aux frontières et la camionnette où il se trouvait avec d’autres sans-papiers. Présenté comme un « migrant », il vivait en fait en France depuis 13 ans, et s’était rendu en Italie pour tenter d’obtenir une carte de séjour.
par Nejma Brahim
Journal — Éducation
Au Burundi, un proviseur français accusé de harcèlement reste en poste
Accusé de harcèlement, de sexisme et de recours à la prostitution, le proviseur de l’école française de Bujumbura est toujours en poste, malgré de nombreuses alertes à l’ambassade de France et au ministère des affaires étrangères.
par Justine Brabant
Journal — Europe
L’Ukraine profite de la guerre pour accélérer les réformes ultralibérales
Quatre mois après le début de l’invasion, l’économie ukrainienne est en ruine. Ce qui n’empêche pas le gouvernement de procéder à une destruction méthodique du code du travail.
par Laurent Geslin
Journal — International
Plusieurs morts lors d’une fusillade à Copenhague
Un grand centre commercial de la capitale danoise a été la cible d’une attaque au fusil, faisant des morts et des blessés, selon la police. Un jeune homme de 22 ans a été arrêté. Ses motivations ne sont pas encore connues.
par Agence France-Presse et La rédaction de Mediapart

La sélection du Club

Billet de blog
Faux aliments : en finir avec la fraude alimentaire
Nous mangeons toutes et tous du faux pour de vrai. En France, la fraude alimentaire est un tabou. Il y a de faux aliments comme il y a de fausses clopes. Ces faux aliments, issus de petits trafics ou de la grande criminalité organisée, pénètrent nos commerces, nos placards, nos estomacs dans l’opacité la plus totale.
par foodwatch
Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
Grippe aviaire : les petits éleveurs contre l’État et les industriels
La grippe aviaire vient de provoquer une hécatombe chez les volailles et un désespoir terrible chez les petits éleveurs. Les exigences drastiques de l’État envers l’élevage de plein air sont injustifiées selon les éleveurs, qui accusent les industriels du secteur de chercher, avec la complicité des pouvoirs publics, à couler leurs fermes. Visite sur les terres menacées.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
Cochon qui s’en dédit
Dans le cochon, tout est bon, même son intelligence, dixit des chercheurs qui ont fait jouer le suidé du joystick. Ses conditions violentes et concentrationnaires d’élevage sont d’autant plus intolérables et son bannissement de la loi sur le bien-être animal d’autant plus incompréhensible.
par Yves GUILLERAULT