[Mise à jour au 20/10/2015] [et précision par une NDLR le 22/10/2015]

Le journal « la Charente Libre » a souhaité pouvoir apporter sa version des faits, nous la livrons, naturellement: c’est un de nos chevaux de bataille. Ce droit a, en conséquence, engendré un droit de réponse au plaignant. Vous lirez ces nouveaux éléments à la fin de l'article.

Le dossier provoque de très nombreuses réactions. Le débat est (enfin) ouvert. Nous espérons contribuer à ce que les réflexions sur le sujet avancent avec sérénité et pour le meilleur: la qualité de l'information, la déontologie, le dialogue, la protection des journalistes et le respect de tous.

Pour les Citoyens de l’information,

Philippe Guihéneuf




Le quotidien charentais vient d’être condamné par les prud’hommes. Ayant abusé des dispositions du statut des correspondants locaux de presse, l’organe de presse se voit contraint de requalifier en CDI une relation de travail. Reconnaissant ainsi le titre de journaliste à ce vrai/faux CLP qui avait saisi la justice début 2015.

Pendant plus de deux ans, le jeune homme à l’origine de la saisine judiciaire œuvre pour le Quotidien de Presse Régionale. Son statut ne correspond pas à ses fonctions. Il est Correspondant Local de Presse sur le papier, journaliste en réalité. C’est ce que vient de reconnaître le Conseil des Prud’hommes d’Angoulême dans son jugement du 16 octobre 2015. La différence entre les deux ? Il y en a plusieurs.

La première : le CLP n’est pas salarié, il n’est pas sous contrat de travail, le journaliste oui. L’organe de presse n’a donc pas à s’acquitter des cotisations patronales et salariales, il peut aussi évincer la petite main du jour au lendemain. C’est ce qui s’est passé. Le contrat de travail à durée indéterminée comme journaliste a été octroyé en lieu et place du statut précaire de CLP. C’est à ce titre que la Charente Libre a également été condamnée pour travail dissimulé et licenciement sans cause réelle et sérieuse. La particularité dans cette affaire est que le Correspondant, défendu par Maître Arianna Monticelli, était notamment utilisé pour la gestion éditoriale du site internet du média. Un journaliste web soigneusement caché derrière l’iceberg des faux correspondants locaux de presse, une première en France.

Le détournement du statut des CLP ne semble pas prêt de s’arrêter.

Susceptible d’un Appel par l’une des deux parties, le jugement n’est pas définitif jusqu’à ce que toutes les voies de recours soient épuisées.

Complément d'info...

Le correspondant local, qui était en réalité journaliste, devait se rendre à la rédaction pour y travailler les week-ends ainsi que les jours fériés ou pour certains remplacements. Il occupait les mêmes fonctions que d'autres journalistes en poste. Au cours des 25 mois de travail pour la Charente Libre, quotidien du groupe Sud Ouest, il a été amené à rédiger des articles et à traiter les dépêches de l'Agence France Presse. Il gérait également une partie de la ligne éditoriale du site internet ainsi que les réseaux sociaux du journal. A plusieurs reprises, la Charente Libre a soumis et opéré des virements sur un autre compte bancaire que celui du faux CLP. Ceci pour contourner le plafond maximum de revenus autorisés par la loi pour un CLP. La relation de travail a pris fin du jour au lendemain, sans que l'employeur le licencie, puisqu'un Correspondant Local de Presse n'est pas sous contrat de travail. Pour sa part, le CLP n'a pas pu démissionner pour les mêmes raisons. Dans cette situation, les torts ont été donnés à l'employeur avec un licenciement sans cause réelle et sérieuse. Une démission ne peut pas se présumer, elle doit être claire et non équivoque, aucune des deux conditions n'étaient donc réunies pour juger d'une démission.



Mise à jour au 20/10/2015:

Message de « la Charente Libre », par la voix de son rédacteur en chef:

Il ne s'agissait absolument pas pour la Charente Libre d'employer à vil prix un jeune journaliste, seulement de donner sa chance à un jeune homme, passionné de web et d'infos, mais qui, à 19 ans et avec un simple bac pro en poche, était loin d'avoir les compétences d'un journaliste.

On lui a proposé d'animer, sous le contrôle de la rédaction en chef, notre site internet le week-end, alors qu'il ne fonctionnait jusque-là que 5 jours et demi sur 7. Il n'avait aucun objectif, il continuait d'ailleurs de jouer au foot tous les dimanches après-midi. Son statut était clair entre nous, de même que le contrat "moral" qui nous liait. On  l'aidait à mettre un pied dans le métier de journaliste, comme on l'a fait avec de nombreux autres jeunes,  qui ont été ensuite embauchés par CL, parfois même sans passer par une école de journalisme. D'autres travaillent aujourd'hui dans des médias nationaux prestigieux.

Très rapidement, le jeune homme en question a d'ailleurs passé les tests du Centre de Formation des Journalistes de Paris, pour une formation par alternance. Il a malheureusement été recalé, ce qui tend à prouver qu'il avait quelques graves lacunes. Un an plus tard, nous lui avons proposé un contrat de professionnalisation (NDLR 22/10/2015: la demande en avait été faite par le jeune homme plusieurs mois auparavant et était restée sans réponse. Quand la proposition a finalement été faite par la Charente Libre en octobre 2014, il était trop tard, les concours étaient passés... mais pendant ce temps le salaire cumulé dépassait le montant autorisé, et le jeune homme refusait de frauder via un 2ème compte. Il fallait donc, pour la Charente Libre, mettre fin à la collaboration sous la forme en cours d'une manière ou d'une autre). C'est à ce moment-là que le jeune homme a décliné notre proposition, qui lui aurait permis, tout en étant payé, de devenir journaliste professionnel après une formation en alternance de 18 mois. Il a préféré trahir la relation de confiance que nous avions établie, et attaquer en justice. Il a gagné en première instance. Tant mieux pour lui. Mais il y a aussi des perdants: tous ces jeunes auxquels Charente Libre ne mettra plus le pied à l'étrier.

Réponse du journaliste:

La justice a tranché en se basant sur des éléments concrets et factuels. Si les faits s’étaient réellement déroulés dans l’exactitude énoncée par « la Charente Libre », le tribunal aurait eu un jugement différent que celui prononcé. Personne ne saurait s’y méprendre hormis l'entreprise intéressée.

La condamnation de « la Charente Libre » démontre sans équivoque que la belle histoire contée dans sa réaction est à des années lumières de la vérité. Quelqu’un qui a de « graves lacunes », on ne le conserve pas pendant plus de deux ans. Il est foncièrement regrettable qu'il n'y ait pas de prise de conscience de la gravité des faits. C'est inquiétant pour le devenir de telles pratiques. Puisqu’ils ne donneront plus leurs chances aux jeunes, qu’adviendra-t-il des jeunes correspondants locaux de presse qui sont actuellement à la Charente Libre ? Car il y en a. 

Le journal s’est permis de se soustraire au paiement de cotisations et de charges auprès de l’Etat ce qui est clairement de la fraude. Pour justifier un tel acte, « la Charente Libre » clame une bonté à toutes épreuves. Chacun sera juge. Et, en l’occurrence, les Prud’hommes ont jugé.

 



Pour aller + loin:

"Les correspondants locaux de presse : les fantômes de la presse locale" par Florent Durand, Juillet 2014

http://blogs.mediapart.fr/blog/les-indignes-du-paf/170714/les-correspondants-locaux-de-presse-les-fantomes-de-la-presse-locale

"Multiplication des statuts précaires et (dé)structuration de l’espace professionnel" par Cégolène Frisque, "Sur le journalisme", Décembre 2013

http://surlejournalisme.com/rev/index.php/slj/article/view/94/37

 

Revue de presse sur le sujet précis:

"Un correspondant local de presse (CLP) reconnu journaliste : "La Charente Libreretoquée" article  Journalistes CFDT 

 http://www.journalistes-cfdt.fr/actualites/un-correspondant-local-de-presse-clp-reconnu-journaliste-%C2%ABla-charente-libre%C2%BB-retoque …

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