Nous, ancien·ne·s insoumis·es, dénonçons la trahison de la révolution citoyenne

La France Insoumise promettait d'être l'outil décisif de la prise de pouvoir populaire. Elle s'est transformée en boutique politique au service des plus influent-e-s. Tribune des insoumis-es déçu-e-s en Seine-saint-Denis.

Comment sortir du cycle infernal des alternances sans alternatives, des trahisons électorales et de la désespérance populaire ? Nous avons été nombreux, dès le début de l’année 2016, en pleine mobilisation contre la loi El Khomri, à croire que nous tenions enfin l’outil qui ferait droit aux exigences d’égalité, de dignité et de justice sociale. Avec la candidature de Jean-Luc Mélenchon à l’élection présidentielle et la création d’un mouvement d’un genre nouveau, la France Insoumise, les citoyen-ne-s et travailleur-se-s de ce pays s’étaient enfin dotés de l’outil qui les propulserait sur les devants de la scène politique et en ferait les acteur-rice-s de leur propre destin.

Fin de la structure partidaire pyramidale classique, fin des tambouilles électoralistes, fin de la séparation entre militants de la base et militant-e-s professionnel-le-s, fin de la personnification de la politique, primauté des revendications inscrites dans le programme de l’Avenir en Commun sur toutes considérations politiciennes : la France Insoumise ressemblait fort à l’organisation que nous attendions et qui porterait à son terme la révolution citoyenne que nous étions déjà nombreux-ses à appeler de nos voeux.

Au cours des premiers mois de 2017, la France Insoumise a été un formidable creuset, regroupant des citoyen-ne-s sans la moindre expérience politique, des militants de parti, des personnes impliquées dans les combats syndicaux et associatifs, des anticapitalistes, des féministes, des antiracistes, des écologistes ... Sous le regard méprisant et bientôt médusé des représentants politiques et médiatiques du capital, c’est l’alliance des luttes qui était en train de se concrétiser.

Porté-e-s par le souffle d’une campagne enthousiasmante, enivré-e-s par le caractère novateur du fond et de la forme incarnés par le mouvement des Insoumis, vivifié-e-s par l’immense talent politique et oratoire de Jean-Luc Mélenchon, nous avons mis toute notre âme et toutes nos tripes dans la lutte. Nous avons été des dizaines, des centaines de milliers à battre le pavé à chaque marche et à chaque meeting, de Paris à Marseille en passant par Le Havre, Lille, Toulouse ou encore Lyon. Nous avons tracté, collé, déambulé, parlé, fait des porte-à-porte et des réunions publiques, défendu avec ardeur et témérité le projet de transformation démocratique, social et environnemental porté par la France Insoumise. Nous avons mis de côté nos vies familiales, fait des sacrifices professionnels, avons contribué financièrement à la hauteur de nos moyens, et parfois au-delà.

C’est ce formidable moment de mobilisation populaire qui a permis à Jean-Luc Mélenchon d’atteindre la barre des 20% au premier tour de l’élection présidentielle, à 600 000 voix du second tour. Avec 7 millions d’électeurs, plus d’un demi-million d’adhérent-e-s sur la plateforme en ligne et des milliers de groupes d’action mobilisés sur tout le pays, la France Insoumise réunissait donc au sortir de l’élection présidentielle toutes les conditions pour devenir la grande formation de gauche populaire, démocratique, écologique et sociale qui se confronterait au nouveau président et à la caste bourgeoise dont il est le représentant, pour construire patiemment et méthodiquement la victoire future.

Ce n’est pas ce qui s’est produit. Dès le lendemain de l’élection présidentielle, l’absence d’organisation a fait le lit des ambitions personnelles de celles et ceux qui, forts d’une relation privilégiée avec l’instigateur du mouvement, ont entrepris de mettre la mobilisation militante et le travail de terrain au service de leurs desseins personnels. C’est ainsi qu’un territoire aussi engagé que la circonscription de Pantin-Aubervilliers, où Mélenchon a tutoyé la barre des 40% de voix et où des centaines de militant-e-s faisaient vivre le mouvement, s’est vu imposer la candidature de Bastien Lachaud par l’intervention de Manuel Bompard, directeur de campagne pour l’élection présidentielle, alors même qu’un binôme de candidats locaux avait été élu démocratiquement par les Insoumis-es de la circonscription. Sur l’ensemble des territoires « à enjeu » du 93 (et le raisonnement pourrait être appliqué à beaucoup d’autres circonscriptions du pays), ce sont quasi-systématiquement des militant-e-s professionnel-le-s, proches du sommet du mouvement et dépourvu-e-s d’ancrage local qui ont été investi-e-s candidat-e-s (et pour certain-e-s, élu-e-s), sans la moindre considération pour les militant-e-s de terrain qui sont pourtant la ressource la plus précieuse du mouvement.

Dès septembre 2017, l’enthousiasme de beaucoup d’entre nous s’était déjà largement émoussé. Le refus catégorique de faire évoluer le mouvement vers une structuration démocratique et la volonté de le maintenir à « l’état gazeux » ont progressivement transformé la France Insoumise en boutique politique se bornant à porter les ambitions électorales de ses représentant-e-s autoproclamé-e-s et de nouvelles figures invitées à participer à un festin électoral déjà réduit à la portion congrue, avec 17 députés sur 577 aux législatives de juin 2017 et seulement 6% des voix aux élections européennes. 

La « tyrannie de l’absence de structure », pour reprendre l’expression de la visionnaire militante féministe Jo Freeman, a empêché tout débat d’idées sur le fond, laissant en suspens des questions politiques importantes (le rapport à la gauche et au populisme, l’Union européenne, les violences policières, la laïcité, l’immigration …) au nom de la cohésion, mais autorisant de fait les figures insoumises éminentes à faire de leur opinion personnelle la position du mouvement tout entier. Elle a aussi empêché les militant-e-s insoumis-e-s de s’approprier pleinement le mouvement qu’ils et elles avaient vaillamment représenté, en réduisant leur rôle à des fonctions d'exécution ou de figuration. Surtout, elle a permis les agissements les plus crapuleux et les plus détestables à l’égard de celles et ceux qui ont pu exprimer des désaccords de forme et de fond avec les choix du mouvement, voire leur bannissement pur et simple.

Aujourd’hui, c’est un mouvement exsangue qui se présente face aux électeurs pour les élections municipales. Au lieu de prendre acte de l’échec total de la ligne portée depuis plus de deux ans par les cadres du mouvement, la France Insoumise persiste et signe, convaincue de pouvoir s'accommoder de la disparition de sa base militante au prix de tambouilles électoralistes sans la moindre cohérence politique, quitte à brutaliser ce qui lui reste de forces vives. 

C’est ainsi qu’à Bagnolet, des Insoumis-es remarquablement organisé-e-s et dynamiques ont eu la mauvaise surprise au mois de septembre dernier de voir Alexis Corbière, député, leur refuser de choisir démocratiquement leur binôme chef de file. Dans cette ville à fort enjeu électoral, la décision a été directement prise par les instances nationales au profit, ô surprise, de ... Raquel Garrido, épouse du député Corbière, qui s’était pourtant mise en retrait de la vie politique dès 2017 pour s’engager dans une expérience de chroniqueuse sur la chaîne C8, et n’avait jamais, de 2017 à 2019, milité sur le terrain ou fait montre d'un quelconque intérêt pour la vie municipale. 

A Pantin, la grande majorité des militant-e-s se sont réinvesti-e-s dans le mouvement des Gilets Jaunes, ou dans l’activisme associatif ou syndical et se sont mis-es en retrait de la France Insoumise pilotée par le député Bastien Lachaud. Cette absence totale de ressources militantes a permis à une poignée de personnes de désigner Nadège Abomangoli, pourtant porte-parole du PS jusqu’en 2016,  comme cheffe de file du mouvement sur la ville. 

A Aubervilliers, Bastien Lachaud a imposé une stratégie des chaises musicales aux militant-e-s par l'intermédiaire de chef-fe-s de file peu scrupuleux-ses. Ne cessant de mener des négociations en parallèle avec plusieurs listes, il a d'abord accordé le logo à la fédération populaire "Aubervilliers en Commun", avant de se tourner vers une autre liste. Mais contre toute attente, le soutien est finalement revenu à la maire sortante dont le député a pourtant toujours critiqué l'autoritarisme et le manque de vision. Ceci a abouti à une désertion massive du mouvement par les militant-e-s de la ville. Pour compléter la liste, trois militant-e-s parisien-ne-s et une militante melunaise ont été parachuté-e-s à la dernière minute à Aubervilliers. 

A Montreuil, qui avait pourtant connu une très grande dynamique lors des législatives, la campagne municipale a débuté très tard. La France Insoumise a fini par y valider une alliance avec le maire sortant dès le premier tour, contre l’avis des militant-e-s les plus impliqué-e-s et dans le cadre d’un accord d’appareils impliquant Montreuil et Bagnolet. Dans d’autres villes franciliennes, comme Athis-Mons ou Ivry-sur-Seine (où une alliance avec le PS et EELV a été actée !), l’investissement des militant-e-s de terrain est également sacrifié sur l’autel des considérations politiciennes, alors même que la “soupe aux logos” est officiellement décriée par le mouvement. Comme aux européennes, le résultat promet d’être calamiteux.

Que ce soit clair : cette tribune n’est ni un règlement de compte, ni l’expression des frustrations d’ambitieux-ses auxquel-le-s il n’aurait pas été donné satisfaction. Elle est le fruit d’une immense déception, celle de citoyen-ne-s convaincu-e-s que le pays éprouve un besoin impérieux de radicalité démocratique, sociale et écologique, et qui ont sincèrement cru que la France Insoumise pouvait incarner cette ambition, y compris dans son fonctionnement interne. Face au spectacle macabre d’un mouvement en plein effondrement, il nous apparaît aujourd’hui évident que la révolution citoyenne sera démocratique, ou ne sera pas. Le climat insurrectionnel qui règne dans le pays depuis plus de 18 mois, des Gilets Jaunes à la mobilisation contre la réforme des retraites l’a démontré : aujourd’hui, le salut du pays passe par l’auto-organisation des citoyen-ne-s de la base, authentiquement désintéressé-e-s et porté-e-s par l’ambition commune de l’émancipation, animé-e-s par les idéaux démocratiques (liberté, égalité, fraternité, sororité) et attentifs à ne jamais mettre l’effort collectif au service de l’ambition de quelques un-e-s. Voilà les vraies conditions pour un monde meilleur pour tou-te-s, nous ne lâcherons rien et nos luttes le construiront !

 

Signataires : 

Derras Samer, militant associatif 

Samia Sadat, gilet jaune de Pantin, éco-féministe, municipaliste, suppléante du député FI de Pantin-Aubervilliers. 

Siegfried Gautier, gilet jaune de Pantin, ancien membre de l’équipe des Universités Populaires de la FI, membre du collectif Nous Sommes Pantin

Yazid Arifi, gilet jaune de Pantin, candidat suppléant à l’élection législative pour la France Insoumise en 2017 

Emmanuelle Dubois, Gilet Jaune féministe, antiraciste et anticapitaliste

M'hamed Kaki, Militant associatif

Franciella Paturot-Eustache, gilet jaune, féministe

Marie Dubois, militante féministe

Ramzi Kebaïli, gilet jaune de Montreuil, co-fondateur du groupe Palestine insoumise

Sophie Le Callennec, citoyenne engagée, Paris XV

Magali Monfort, anticapitaliste, antiraciste, militante pour l’eau publique

Laëtitia Pison, candidate aux européennes, ex-animatrice du livret migrations et d'un groupe d'actions à Aubervilliers

Ludovic Vignacourt, ex animateur de groupe d'action à Aubervilliers et militant du pouvoir d'agir des citoyens

David Beaunier   GJ de Montreuil, ancien militant FI

Arlindo Constantino, ancien militant FI Bagnolet

Nicolas Paolino, ancien militant de la France Insoumise à Aubervilliers

Chabane El Hocine, ancien militant de la France Insoumise, membre du conseil citoyen nord d'Aubervilliers.

Pierre Gernez, Insoumis démuni de Pantin

Patrick Weber, ex-insoumis

Nadège Degrémont, gilet jaune de Pantin et membre du collectif Nous Sommes Pantin, insoumise non affiliée à la FI locale

Zenagui Rachida, militante dans les quartiers Populaires et bénévoles accompagnant les femmes précaires et ou victimes de violences.

Dalila Bouzaria Slimani, gilet jaune et ancienne militante FI de Pantin

Narjès Boulares, anticapitaliste,antiraciste, militante GI de Montreuil

Fatah Soltani, ancien militant FI de Pantin

Brigitte Delapérelle, ancienne militante FI de Bagnolet

Romain Descottes, ancien militant FI de Montreuil

Pierre Korzec, citoyen engagé, ancien militant FI de Pantin

Boualem Benkhelouf, militant et élu à Aubervilliers

 

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