La démocratie dans tout ça

Dans une pareille situation, on pense d’abord à survivre ou du moins à se protéger. C’est peut-être la définition même de la catastrophe qui bien sûr accentue les inégalités mais fait peur à tout le monde. Dans un tel contexte, la politique, universellement rejetée sauf par les élu·es, les militant·es, et pour tout dire… les personnes politisées. La tautologie politique donc intéresse encore moins que d’habitude. Mais la démocratie dans tout ça ? Elle est abattue, et cela ne date pas d’hier, même si ces dernières semaines lui ont été fatales.

Quand la démocratie a-t-elle été abattue? Le vote du parlement en 2008 pour inverser le résultat eurosceptique du référendum de 2005 marquait déjà le retournement de la démocratie représentative contre la souveraineté populaire, mais formellement il existait encore au travers des partis et dans ceux-ci une certaine forme de pluralisme et de débat. Nos institutions politiques pouvaient alors sembler réparables, et l’idée d’une révolution citoyenne, par les urnes n’était sans doute pas totalement absurde. La France insoumise avait même soulevé cet espoir au seuil des vingt pourcents et du second tour à l’élection présidentielle en 2017.

Mais depuis le 15 mars dernier, nous sommes fixé·es. Ce qui s’est passé ce jour-là n’est pas juste un nouveau déni de démocratie comme en 2008 mais une délégitimation totale non seulement d’un régime politique mais aussi de l’ensemble des partis. Pas un seul ne s’est révolté contre un scrutin qui se déroulait sous le règne de la peur et des injonctions contradictoires. Pas un seul n’a préféré le salut public à la sauvegarde de ses intérêts. Pas un qui soit à la hauteur de l’intérêt général ou du bien commun. Pas un.

L’élection municipale dont on ne cesse de nous dire qu’elle est la pierre angulaire de la démocratie, qu’on évoque l’invention de nos communes par la grande révolution ou l’image d’Epinal du ou de la maire comme chef·fe de village, voire simple voisin·e croisé·e dans la rue, cette élection populaire, sacrée et familière a été sacrifiée. Puisque l’élection avait lieu, puisque l’argent avait été dépensé, puisque la campagne avait été faite, il fallait que la bataille électorale ait lieu! Un parti qui aurait dit le contraire se serait tiré une balle dans le pied, ce qui est beaucoup plus grave dans la logique des partis politiques que de concourir à une mascarade démocratique en pleine pandémie.

Il y aura un procès du gouvernement, des têtes tomberont, plus ou moins nombreuses et importantes, mais aucun bouc émissaire, pas même un premier ministre, ne pourra prendre sur lui la culpabilité de tous les partis. Untel ou Unetelle dégage ? Cela ne résoudra rien. Système dégage, c’est le point de départ de la révolution. Mais ce n’est qu’un point de départ, et même, aussi juste soit-il, qu’un slogan.

Aujourd’hui, la vie politique, malgré l’assassinat démocratique du 15 mars, se poursuit. D’autres élections ne manqueront pas d’arriver et les partis sont sur le qui-vive. L’épidémie qui n’est en rien endiguée à ce stade, la nouvelle guerre économique mondiale qui commence et toutes les stratégies du choc qu’elles favorisent forment un terrible étau. La violence sociale qu’il exerce et les réactions opposées qui surgiront du pays pourraient être d’un niveau sans précédent. Par où commencer pour s’en sortir? Comment faire pour desserrer l’étau? Au plan politique, il n’y a plus rien à espérer des partis. Ils ne sont pas taillés pour lutter contre la loi du marché ou le défi écologique. Il n’y a pas aujourd’hui de parti révolutionnaire de masse en France, ni aucun qui aspire à le devenir, c’est- à- dire qui s’inscrive dans le temps long et un travail idéologique en profondeur.

Avant qu’un tel parti n’apparaisse, nous devons au moins essayer de concrétiser les demandes les plus révolutionnaires de notre époque : le RIC des Gilets Jaunes, la défense de la protection sociale et des services publics par les grévistes, la question écologique au centre des ZAD et des marches pour le climat. Nous pourrions aussi nous battre pour des idées de gauche dont on ne parle plus aujourd’hui et qui permettraient à la démocratie de renaître doucement : la proportionnelle et le droit de vote des étranger·es. Une seule chose est sûre, rien de tout cela n’aura lieu sans la construction d’un rapport de force simultanément dirigé non seulement contre le marché mais aussi sur les partis politiques eux-mêmes. Devenus poison pour la démocratie, ils ne redeviendront pas un remède sans notre intervention.

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