«L’Équipe» en quête de direction

Les salariés de L’Équipe sont en grève depuis six jours maintenant. Un mouvement d’une ampleur inédite pour un journal qui fêtera ses 75 ans dans un mois. Cette contestation sans précédent est motivée par deux sentiments. Une incompréhension face aux plans sociaux alors que la SAS a dégagé plusieurs millions de bénéfice en 2019 et une vive exaspération, résultat de plusieurs années de gestion incertaine.

Les salariés de la SAS L’Équipe (le quotidien, le magazine et le site ainsi que France Football et Vélo Magazine, mais pas la chaîne de télévision) sont en grève depuis six jours maintenant.

Un mouvement d’une ampleur inédite pour un journal qui fêtera ses 75 ans dans un mois. Sur les réseaux sociaux, les témoignages de soutien se multiplient pour les salariés de ce titre patrimonial.

Ils viennent de lecteurs anonymes comme de nombreux champions (les footballeurs Basile Boli, Luis Fernandez et Lionel Charbonnier, le tennisman Julien Benneteau…), rappelant que L’Equipe fait partie de l’histoire intime de chaque amateur de sport, petit ou grand, au point de résister au temps pour demeurer le leader sur son secteur.

Cette contestation sans précédent est motivée par deux sentiments.

D’abord, une incompréhension face aux plans sociaux (plans de sauvegarde de l’emploi, PSE) annoncés le 3 novembre. Alors que le gouvernement demandait aux entreprises de protéger leurs salariés, la direction a choisi le second confinement pour annoncer une soixantaine de suppressions de postes, la disparition du supplément Sport & Style et le passage de l’hebdomadaire France Football, la « Bible du football » détenteur du Ballon d’Or, en un supplément mensuel de L’Équipe.

Le tout en refusant obstinément de garantir qu’il n’y aurait aucun départ contraint malgré la précarité du contexte économique global.

L’Equipe était bénéficiaire avant le Covid, sa maison-mère l’est restée

Pourtant, la SAS a dégagé plusieurs millions de bénéfice net en 2019. En 2020, la crise du Covid-19 et celle de la distribution l’ont bien sûr impactée. Mais le groupe Amaury, maison-mère de L’Equipe, sera encore bénéficiaire.

Comment accepter qu’un groupe fasse des économies en se débarrassant de jeunes journalistes alors qu’il gagne de l’argent chaque année, notamment grâce à des fonds publics (aides à la presse, activité partielle, CICE, Etat en caution de France Messagerie, vente de terrains à Saint-Ouen, etc.), et qu’il a encore versé 11 millions d’euros de dividende à ses actionnaires en 2019 ?

Le second sentiment est beaucoup plus profond. Il prend la forme d’une vive exaspération et est le résultat de plusieurs années de gestion incertaine. L’Equipe est un vaisseau qui navigue à vue. Ses projets ? Ils se limitent à rebondir de restructuration en restructuration. Avant 2021, les deux dernières remontaient à 2018 et 2019, soldées par plusieurs dizaines de départs, déjà. Pour mieux justifier ses PSE, la direction a décidé cette fois de tourner le dos à une partie de son passé.

Les « petits sports » seront moins traités, un choix étonnant à trois ans des Jeux Olympiques de Paris. Ce n’est pas tout : dans le Championnat de France de football, l’effort sera porté sur 11 clubs. Le projet prévoit explicitement de « baisser la voilure » sur les 9 autres clubs et le Championnat de France de 2e division mais aussi le Top 14 de rugby, les Championnats de hand, basket, volley et les disciplines olympiques.

Des objectifs très ambitieux, des moyens en baisse, cherchez l’erreur

En échange, la direction n’offre guère de perspective d’avenir et c’est là le plus inquiétant. Pas de vision, pas de cap. Dans un secteur en pleine mutation, L’Equipe veut aller chercher « un parc de 450 000 abonnés numériques » (directs et indirects), comme vient de l’avancer le directeur général Jean-Louis Pelé dans un communiqué à la presse. Ces objectifs équivaudraient à multiplier le nombre d’abonnés directs par 3,4 ! Et cela, en supprimant une soixantaine de postes, en couvrant moins de sports et de compétitions. Cherchez l’erreur…

La philosophie sous-tendue par ce nouveau PSE est claire : incapable de proposer un projet éditorial abouti et un modèle économique pérenne, M. Pelé – propulsé à la tête du groupe après une longue carrière de directeur des ressources humaines – répond à la crise du secteur en usant de son savoir-faire : des coupes continues. Son cursus importe peu à la vérité, la créativité et les aptitudes peuvent être partout. Mais au bout de trois ans, il est permis de juger sur pièces et celles-ci disent combien les salariés ne se sentent pas respectés par leur directeur, ni eux ni les titres qu’ils défendent.

Aujourd’hui, M. Pelé ressort de son chapeau un Accord de performance collective (APC).

Déjà, la direction avait cru bon de proposer un tel accord au sortir du premier confinement, pendant lequel les salariés n’avaient pas ménagé leurs efforts pour remplir un journal et un site, chaque jour, malgré l’arrêt complet des compétitions sportives. La direction demandait notamment aux salariés de baisser leurs salaires de 10% et de perdre les trois quarts de leurs RTT jusqu’en décembre 2024 en échange d’une pseudo-garantie de l’emploi – on y reviendra.

À l’époque, les salariés avaient massivement rejeté cette proposition, estimant qu’il était très prématuré d’engager des mesures aussi lourdes et longues.

Dans un courrier aux salariés daté du 8 juin, M. Pelé avait pourtant présenté ce projet comme indispensable, assénant : « 2020 sera la pire année de la SAS L’Équipe avec un déficit de plus de 16 millions d’euros. » Il se trouve que ses prédictions étaient légèrement exagérées : la SAS a terminé l’année avec un déficit quatre fois inférieur…

Plutôt que de chercher à interrompre la crise en cours, M. Pelé insiste ces derniers jours en dévoilant les salaires de ses salariés dans les médias. Occultant leurs conditions de travail particulières (travail le week-end et en nocturne qui est la norme, déplacements à répétition, travail quasi systématique sur les jours de repos…). Omettant aussi, bizarrement, de préciser le salaire des administrateurs du Comité exécutif et surtout le sien (part fixe et part variable), ainsi que le montant du bonus qui lui serait versé à l’issue d’un PSE ou d’un APC.

Face à de tels discours, comment les salariés, les élus, peuvent-ils avoir confiance ?

Comment ne pas penser que la direction fait tout pour profiter de l’effet d’aubaine offert par la crise ?

À l’époque, les juristes et les experts consultés s’étaient rejoints sur un même point, essentiel : tel qu’il était rédigé, cet APC ne comportait aucune garantie ferme d’un maintien de l’emploi. En bref, signer l’APC revenait à signer un chèque un blanc. Une seule preuve ? Cette promesse de ne procéder à aucun licenciement économique jusqu’à décembre 2024 était valable « à périmètre constant », c’est-à-dire « dès lors qu’aucune des publications existantes lors de la signature du présent accord n’est remise en cause dans sa fréquence de publication ou dans son existence ».

Or, pas besoin d’attendre 2022 ou 2023 : sept mois plus tard, cette simple condition a déjà volé en éclat puisque France Football s’apprête à passer d’hebdomadaire à mensuel…

Entre-temps, M. Pelé avait creusé davantage la fracture avec les salariés en estimant, devant les organisations syndicales, que la pandémie avait permis de « gagner deux ans » sur les prévisions de baisse de la vente au numéro.

Les titres du groupe L’Equipe méritent d’avoir un horizon qui ne se limite pas à quelques lignes de compte.

Interrogé sur sa stratégie éditoriale il y a quelques mois, M. Pelé avait considéré devant les représentants du personnel que les projets éditoriaux, « c’est de la flûte ». Quel autre patron de presse oserait tenir de tels propos ? Jacques Goddet (*), revenez, ils sont devenus fous !

Nostalgie d’un journalisme d’un autre temps ?

Pas vraiment. Depuis 2014, les rédactions sont très investies sur le numérique et se battent pour que la transformation du modèle économique soit une réussite et pour préserver une information de qualité.

La famille Amaury, à la tête d’un empire dont la trésorerie s’élève à près d’un demi-milliard d’euros, serait inspirée de s’appuyer sur ses solides structures pour honorer l’héritage familial.

Depuis soixante-dix ans, L’Equipe a été à l’origine des Coupes d’Europe de football et de basket, de la Coupe du monde de ski, de la Route du Rhum. « Le quotidien du sport » a bâti sa réputation sur sa présence sur tous les terrains du monde, sur son expertise, sur son dévouement à transmettre sa passion. En réduisant une fois de plus ses moyens humains et son champ d’action, au lieu de se montrer ambitieux et audacieux devant une matière plus populaire que jamais, elle est un triste contre-exemple pour tous les champions dont elle narre les exploits.

(*) Fondateur de L’Équipe dont il fut le directeur de 1946 à 1984.

Les représentants du personnel de la SAS L'Equipe

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