«L'Équipe»: le choix de la violence

Le mouvement de grève entamé il y a dix jours est toujours massivement suivi au sein de la SAS L'Equipe. Malgré ce mouvement sans précédent et les manifestations de soutien de centaines de sportifs, la direction continue de vouloir imposer ses PSE, qui prévoient une soixantaine de suppressions de postes. Un management et une méthode dénoncés par les élus.

Les salariés de la SAS L’Équipe ont massivement poursuivi, dimanche 17 janvier, leur mouvement de grève entamé il y a dix jours pour contester le contenu de deux plans sociaux prévoyant notamment la suppression d’une soixantaine de postes.

Jeudi 14 janvier,  lors d'un CSE extraordinaire consacré aux PSE, les experts du cabinet Apex-Isast ont présenté leur rapport sur les risques psychosociaux (RPS) induits par ces projets de la direction. Dans leurs conclusions, les experts résument le tableau : « La population menacée et/ou impactée n’est localement pas en bonne santé, et pas en situation de faire face aux tensions liées à une perte d’emploi. » Selon Apex-Isast, les dernières réorganisations ont en effet « conduit à exposer les salariés aux RPS ».

Cela s’est traduit notamment par « une explosion des arrêts moyens et longs » qui « montre l’alourdissement des pathologies et l’usure de la population ». La liste est longue : « burn-out, pathologies chroniques, ulcères, troubles cardiaques », sans oublier les « conduites addictives », les « insomnies ». Ça n’empêche pas la direction de profiter de la moindre occasion pour présenter ses propres salariés comme des privilégiés, faisant fi de cet environnement sous tension et de leurs contraintes quotidiennes.

 

Les experts alertent déjà sur un « risque d’échec du projet » 

Selon les experts, les nouvelles restructurations annoncées sont susceptibles de générer de nombreuses situations à risques, et pas des moindres. Selon les services, il est question d’un « déséquilibre de vie plus fort » pour des métiers déjà fortement impactés (horaires décalés, nocturnes, travail le week-end quasi systématique), de « travail de plus en plus isolé », de « fragilisation du collectif de travail », de « crainte quant à l’augmentation du risque d’erreurs et de la baisse de qualité, source de stress », de « tensions/conflits dans les relations personnelles et professionnelles », de « sentiment d’insécurité », de « surcharge de travail », de « risques de harcèlement, d’isolement ». Les risques de RPS sont jugés « alarmants » dans certains services. A tel point qu’Apex-Isast alerte sur un « risque d’échec du projet » vu la façon dont il a été conduit et organisé.

Ce tableau est à l’image de la méthodologie choisie par la direction pour faire passer ces PSE. Dès le 3 novembre 2020, en présentant leur contenu, elle annonçait qu’elle faisait le choix d’une procédure « unilatérale », tournant d’emblée le dos à des négociations avec les représentants du personnel. D’ailleurs, l’administration a dû contraindre les dirigeants de la SAS L’Equipe à allonger la procédure de deux à trois mois puisqu’ils ne respectaient même pas le délai fixé par la loi…

Pendant les deux premiers mois, la direction a refusé toute concertation pour faire évoluer le nombre de suppressions d’emploi ou les mesures de départ. Jean-Louis Pelé, le directeur général, est resté arc-bouté sur son projet initial, sourd à toutes les tentatives de voir ce qu’il était possible de faire pour éviter des départs contraints.

Pourtant, d’autres solutions sont possibles. Les experts économiques d’Apex, qui ont également présenté leur rapport lors du CSE du jeudi 14 janvier, l’ont souligné. « Un scénario avec maintien de l’emploi et maintien de l’édition hebdomadaire de France Football peut être construit », écrivent-ils, qui « permettrait de s’approcher de l’équilibre du RESOP en 2024 ».

S’ils confirment la tendance générale baissière de la vente au numéro, les experts émettent quelques doutes sur les prévisions de la direction : outre les pertes de 2020, quatre fois moindres que prévu en juin, Apex précise que la marge de diffusion numérique s’est avérée supérieure de 1M€ à la prévision initiale et les recettes publicitaires supérieures de 1,3M€ aux prévisions faites en juin. Sans compter la marge de manœuvre offerte par plusieurs leviers (départs naturels, baisse de la redevance holding de 3,3M€ annuels…), à condition de bien vouloir les saisir.

 

Les alternatives existent

C’est là toute la question, en réalité. Dans un contexte global déjà anxiogène, la direction de la SAS L'Equipe a fait le choix de la violence. Pourquoi ? Pourquoi privilégier une stratégie de bulldozer à une réelle négociation ? C’est pourtant sa responsabilité de songer au sort de ses salariés, en particulier les plus exposés (jeunes, seniors). Ce devrait être une de ses préoccupations majeures. Au lieu de foncer vers la solution de facilité, virer des salariés sans se soucier de leur situation ou de leur profil, elle devrait se donner les moyens de chercher la voie la moins agressive.

Les alternatives existent : plan de départs uniquement volontaires, rupture conventionnelle collective (RCC), gestion des emplois et des parcours professionnels (GEPP) assortie de départs volontaires comme l’a fait Le Parisien… Un employeur se doit de toute mettre sur la table et de tout considérer avant d’opter pour des plans douloureux.

Si elle l’avait fait, la direction aurait peut-être évité cette crise sans précédent dont elle est la principale responsable. Jusqu’à présent, elle a préféré s’enferrer dans le marasme, sans se soucier des traces qu’il laissera sur sa rédaction : défiance, tensions, rupture avec une partie de la hiérarchie peut-être irréversible. Le soutien de plusieurs centaines de champions et de personnalités, y compris politiques, à une certaine vision de L’Equipe ? Même troublante indifférence.

Lundi, la direction a l'occasion de prouver qu’elle a entendu le message de ses salariés et de leur témoigner, enfin, le respect et l’empathie qu’ils méritent.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.