L'utopie est parmi nous

L’enjeu politique actuel n’est plus d’imaginer ce qui doit être mais de distinguer et laisser mourir ce qui ne doit plus être. S’il n’y a pas à imaginer de monde meilleur, c’est qu’il y a déjà, dans tout ce qui est, de quoi (re)faire un monde.

Soit X le monde actuel : que faut-il lui retrancher pour l’améliorer ? Qu’est-ce qu’il faut supprimer ou réduire, pour laisser s’épanouir ce qui est beau, vivant, et intelligent ? Désigner les cibles à combattre et imaginer ce qu’il faudrait ôter pour que le monde soit meilleur : voilà une façon efficace de penser l’action politique. L’utopie n’est pas dans l’avenir ou dans les idées, elle est dans les interstices et les plis de notre monde, dans tout ce qui le rend encore vivable.
    Quand nous souffrons, c’est souvent parce que nous manquons de quelque chose. Mais dans les pays occidentaux, les causes de notre souffrance sont dans l’excès, non dans le manque. Nous souffrons de fonctions, de professions et de biens inutiles, en ce sens qu’ils ne sont utiles que d’un point de vue capitaliste, pour augmenter le profit et croître, toujours croître… Tous les bullshits jobs, tous les métiers de la finance, tous les évaluateurs qui cherchent à augmenter les performances… toutes ces fonctions doivent être désertées, car elles contribuent à rendre la Terre invivable, et qu'elles accaparent énormément d'énergie et de moyens qui pourraient être redéployés à des fins bien plus sensées.
    Ce qui est valable pour les professions, l’est aussi pour les biens et les innovations technologiques. Quand on regarde l’histoire de l’humanité, la technique apparaît comme un ensemble de moyens pour résoudre des problèmes et finalement rendre la vie plus facile. Mais désormais, l’innovation technologique désigne l’effort pour apporter des solutions aux dégâts causés par …. l’innovation technologique. Mise au service de la production et de la recherche du profit, la technologie engendre toujours plus de problèmes, dès lors qu’ils sont rentables. 
    Ainsi, un espace s’ouvre pour un conservatisme d’un genre nouveau, qui consiste à vouloir préserver les conditions mêmes de la vie et de l’humanité. Il ne s’agit pas de glorifier le passé ni la tradition, mais de reconnaître ce qui est bon dans le présent, pour le favoriser et lutter contre les réformes et les innovations qui approfondissent la folle logique du capitalisme. Le progrès n’est plus équivalent au sens de l’histoire, mais à l’effort fait pour distinguer ce qui résiste à la logique capitaliste, et à favoriser son expression. 

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