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Billet de blog 27 septembre 2019

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Déprogrammer l'avenir (2)

Nous n’avons pas besoin de programme : l’avenir est déjà bien trop programmé. Ce qu’il nous faut, c’est le déprogrammer, c’est-à-dire mettre fin aux séquences, agendas, mémorandums, et autres prévisions concoctées en haut des tours d’acier.

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Déprogrammer l’avenir (2)

Réponse à la pénible question :« Mais qu’est-ce que tu proposes alors? »

L’avenir est là, dans tout ce qui vit, pense et résiste à la folle logique du capital.

Nous n’avons pas besoin de programme : l’avenir est déjà bien trop programmé. Ce qu’il nous faut, c’est le déprogrammer, c’est-à-dire mettre fin aux séquences, agendas, mémorandums, et autres prévisions concoctées en haut des tours d’acier.

La logique du capital est le nom de la folie économique qui consiste à exploiter toujours plus le travail en le rendant toujours plus inutile.

Le capital est un vampire : il désigne l’ensemble des appareils et des processus mis en place pour extraire de la valeur du travail vivant.

« Le capital est du travail mort, qui ne s'anime qu'en suçant tel un vampire du travail vivant, et qui est d'autant plus vivant qu'il en suce davantage.  » (Marx)

Le mal radical consiste en ceci : faire travailler autrui au-delà de ses besoins, en l’excitant sans cesse à la consommation.

La consommation est l’acte rituel par lequel le capital gave ses propres esclaves.

Plus le capital engendre des machines, plus il rend les êtres humains obsolètes. L’obsolescence est le nouveau statut d’une humanité qui travaille à produire des machines qui travaillent à sa place.

Conséquence intime de sa folie économique, la folie technologique habite le capital. Il produit toujours plus de marchandises grâce à des machines de plus en plus performantes, tout en apportant sans cesse des solutions technologiques aux problèmes causés par le progrès technologique et cette surproduction.

L’innovation consiste à produire des objets qui répondent à des problèmes qui n’existaient pas avant eux.

La technologie est la coordination et l’automatisation des objets techniques dans un ensemble dont les fins nous échappent.

Il ne faut pas imaginer un monde meilleur. L’utopie qui nous reste est la suivante : faire en sorte que le monde ne devienne pas totalement immonde, c’est-à-dire sauver ce qui doit l’être.

Notre énergie doit être consacrée à distinguer et soutenir ce qui produit encore des ordres sensés dans le désordre du capital. Ces ordres sensés sont des hétérotopies, des lieux qui abritent la vie et l’esprit, ces lieux habités par une réflexion sur les fins, soucieux de préserver les équilibres avec le reste du vivant, ces lieux qui existent dans les interstices du béton et des chiffres.

Un révolutionnaire conséquent ne désire pas une société parfaite : il désire détruire ce qui détruit la société et la vie.

Conséquence : cesser d’imaginer, pour critiquer. C’est-à-dire distinguer le vivable de l’invivable, pour prendre soin du premier et éradiquer le second.

Dans tout ce qui existe, il y a de quoi (re)faire un monde : des paysages, de la danse, des sourires, des dialogues, de la beauté, des amitiés,… bref, de la vie et de l’esprit. C’est ce dont il faut prendre soin et favoriser le développement.

La vie est l’ensemble des processus autonomes qui cherchent à rester en forme. Une des caractéristiques essentielles de la vie est donc l’homéostasie : la recherche de la stabilité.

L’esprit désigne la réalisation de la vie, c’est-à-dire son accomplissement et sa présence à soi. L’esprit prévoit et envisage son action à partir de fins qui n’existent pas encore.

La logique du capital est nuisible à la vie et à l’esprit : parce qu’elle engendre l’objectif absurde de croître pour croître, sans se soucier aucunement d’atteindre un quelconque équilibre ou un objectif sensé, la logique du capital est un scandale biologique et spirituel.

Le sentiment d’impuissance et de tristesse diffuse qui nous envahit est lié à la programmation de l’avenir.

Toute réduction des possibles, c’est-à-dire tout restriction de l’horizon, produit de la tristesse. Inversement, la joie est produite par la sensation de ses propres possibilités et l’élargissement de l’horizon.

Celui qui programme l’avenir programme de la tristesse.

Les partis politiques se réclament tous du changement, parce qu’ils ne peuvent plus rien pour nous. En général, la puissance des mots politiques (c’est-à-dire des éléments de langage) est proportionnelle à l’impuissance réelle des partis (Yes you can!).

« Changement » est le mot qui masque la permanence réelle du capital.

C’est le capitalisme qui modèle actuellement la face du monde : détournant la vie et l’esprit de la recherche d’équilibres sensés, il les fait fonctionner selon sa logique absurde. Tout ce qui est vivant dans les processus économiques et technologiques est un reste fantomatique.

D’où cette impression : les êtres et les choses se désincarnent, perdent leur consistance, leur âme, pour ne devenir qu’éléments chiffrables et interchangeables au sein d’une machine dont le but nous échappe.

Puisque le capital est un parasite, parasitons le capital : fixons-nous comme objectif d’être nuisibles, c’est-à-dire de causer des dommages, autant que possible et quotidiennement, à la machine capitaliste. Sabotage, vol, refus de travailler, grève, blocage,… où que nous soyons, tous les moyens sont bons pour qu’on puisse de nouveau choisir nos fins et ne plus être broyés par nos fonctions.

Refuser de fonctionner, c’est refuser qu’une partie de sa vie soit jour après jour immolée au profit du profit.

Reprendre son temps : il n’y a pas de profanation plus brutale du capital. Toute heure passée en dehors des exigences du capital, qu’elle soit oisive, politique, artistique, est une heure pour la vie et et l’esprit. Prendre soin de soi, c’est agir en dehors de la valorisation du capital.

La lenteur est devenue un impératif vital : il s’agit de se défaire des cadences et des rythmes infernaux des machines qui nous gouvernent. Il n’y a pas de vie sans flânerie, pas d’esprit sans ennui. Nous ne pouvons vivre et penser correctement qu’avec une dose de silence et d’inertie.

La catastrophe n’est pas derrière nous : elle est présente, en nous, partout. Mais puisque la vie et l’action politique n’ont du sens qu’en supposant un avenir meilleur, faisons l’hypothèse qu’il existe derrière le mur que nous percutons actuellement un nouvel horizon.

C’est ainsi qu’on peut espérer ralentir l’Histoire, lever la tête du guidon et considérer où nous allons.

Déprogrammer l’avenir, c’est lui donner du sens.

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