Coronavirus, monde d’avant et monde d’après : faut-il relancer l’économie ?

La réouverture des collèges participe d’un plan de relance. Mais la question mérite d'être posée: faut-il relancer l'économie? Ce billet postule que la crise du covid n’est pas un événement externe venu perturber l’économie mais le symptôme d’une économie déjà malade. Il dénonce les fausses routes empruntées par l'économie néolibérale et alerte sur les bifurcations possibles en réponse à la crise.

[Réédition d’un billet du 2 juin 2020 amendé]

J.-M. Blanquer se trouve un goût pour la lutte contre les inégalités et enjoint à retourner à l’école pour éviter les discriminations.Voilà un changement brutal de préoccupation dont personne n’est dupe.

Il s’agit surtout, derrière un habillement pédagogique et social, de répondre à des enjeux économiques. La réouverture des écoles la semaine dernière et celle des collèges et lycées cette semaine sont décidées, malgré les dangers sanitaires, pour permettre aux parents de retourner au travail. Elles s’inscrivent dans un plan plus vaste destiné à reprendre la vie économique là où elle en était avant la crise. Voilà qui incline à se poser la question : faut-il relancer l’économie ? Faut-il relancer cette économie qui a révélé au grand jour ses faiblesses avec la crise du coronavirus  ?

Nous vivons un événement historique. Comme chaque événement, il est le résultat de dynamiques de long terme en amont : il ne fait que révéler les dynamiques géographiques, économiques et sociales sous-jacentes en les exposant brutalement à la surface. A tel point que la crise a occasionné l’un des rares moments de réflexion critique d’E. Macron :« On va interroger notre modèle de développement », avait-il expliqué dans son discours de mars 2020, avant d'ajouter : « Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner, notre cadre de vie au fond, à d'autres, est une folie. »  Comme tout événement, la crise du coronavirus comporte en germe plusieurs voies de transformation possibles de la société en aval, E. Macron ayant même eu l’audace d’évoquer la venue prochaine des « jours heureux » dans un autre discours.

Ce qui fait événement, c’est ce qui tranche entre un avant et un après. Or, c’est l’équilibre des rapports de force entre les différents acteurs qui va déterminer cet après. Ces failles de notre système économique qui remontent à la surface et le point de bascule dans lequel nous nous situons : c’est ce que ce billet propose d’éclairer.

Faut-il relancer cette économie toyotiste hypermondialisée avec ces chaînes de valeur ajoutée complexes qui voient la fabrication de n’importe quel produit délocalisée en Chine ?

En effet, la mondialisation telle qu’on la connaît aujourd’hui met en concurrence les travailleurs des différents pays et chaque étape de la production est réalisée en un point du globe différent au nom des « avantages comparatifs » de chaque territoire (entendre le rapport qualité/prix de la main d’oeuvre à chaque étape de la production). Et nous devrions, sans aucune possibilité de choix, « vivre avec » cette forme imposée de mondialisation :

-Avec ses coûts sociaux en France : l’exclusion de l’économie de toute une catégorie de la population peu diplômée qui se retrouve au chômage et le nivellement des conditions de travail par le bas pour tenter vainement d’enrayer cette dynamique. Wuhan a gagné sa notoriété auprès du grand public en tant que foyer du coronavirus, mais la mégapole est connue depuis longtemps des firmes transnationales qui en ont fait un épicentre de l’industrie mondiale, un lieu de fabrication et d’assemblage parcouru d’usines, notamment pour l’industrie sidérurgique et automobile. Les lieux de conception et de distribution des pays développés en lien avec ce lieu de fabrication, constituant ensemble un système productif mondialisé pudiquement appelé « chaîne de valeur », ont été logiquement les plus touchés par la diffusion rapide du virus. L’aspect tentaculaire de la diffusion mondiale du virus nous offre en miroir un sombre reflet des tentacules de la mondialisation économique qui enserrent les peuples sous l’emprise de la division internationale du travail.

-Avec ses coûts environnementaux à l’échelle mondiale: des porte-conteneurs qui font la navette entre les ports chinois et français, voire des avions au nom du « zéro délai », puis des camions qui les relaient sur les routes au nom du « zéro stock »1 (car le train, il faut comprendre, est moins « flexible » et ne permet pas l’acheminement au compte-gouttes).

-Avec ses coûts géopolitiques, enfin : la dépendance sanitaire à l’égard de la Chine pour les médicaments et même pour de simples masques que nous ne sommes plus capables de fabriquer dans notre pays est la parfaite illustration d’un problème de souveraineté. Les pénuries de médicaments ou de matériels médicaux et de protection ont révélé au grand jour l’état de déliquescence de l’industrie française. Comble de l’ironie, en mai 2020, en pleine pandémie, la décision d’une firme transnationale américaine de fermer les usines françaises Luxfer, pourtant le seul fabricant dans l’UE de bouteilles d’oxygène médical haut de gamme ! Les Français ont découvert aussi à la faveur de la crise que les grandes multinationales pharmaceutiques se procuraient désormais 60 % à 80 % des principes actifs entrant dans la fabrication de leurs médicaments en Asie, principalement en Chine et en Inde. Cette délocalisation n’est même pas profitable aux Indiens puisqu’ils n’ont pas la souveraineté sur leur propre production : ce sont les petites mains qui produisent ces médicaments et vaccins qui crèvent en ce moment de ne pas pouvoir les utiliser ! Les seuls gagnants de cette situation sont les actionnaires des firmes transnationales, à l’image du PDG/actionnaire de Moderna qui entre à la faveur de la crise sanitaire dans le club des milliardaires. Ces firmes échappent à tout contrôle démocratique et n’ont que faire du bien commun, préférant préserver leurs brevets que les vies humaines. Au-delà des souverainetés nationales, c’est donc la question des souverainetés populaires que pose la crise. Le problème n’est pas tant d’être dépendants d’un autre pays que dépendants du secteur privé.

 

Faut-il relancer cette économie où les métiers à l’utilité sociale la plus élevée perçoivent les salaires les plus faibles ?

Aux échelles nationales, le virus a agi comme le révélateur de l’injustice de la hiérarchie économique où les métiers les plus utiles à la société, ceux qui doivent continuer lorsque tout le superflu est suspendu, sont les plus déclassés socialement.

Eboueurs, « femmes » de ménage, infirmièr(e)s, aide-soignant(e)s, enseignant(e)s, caissier(e)s….

Cocasse tous ces (e) qui dévoilent à quel point féminisation du métier et dévalorisation salariale et sociale coïncident !

Quant aux livreurs Amazon, le maintien de leur activité révèle moins leur utilité que la ténacité du capitalisme et de ses logiques de profit même durant la « guerre » : ils sont la chair à canon du capitalisme.

Cette crise fut révélatrice également -et cela va de pair- de l’abandon progressif des services publics depuis une vingtaine d’années : il a fallu attendre le coronavirus pour que l’ensemble de la société comprenne que le « service public » répondait aux besoins vitaux de la société et était nécessaire au bien commun. Et il semble qu’il ne faudra même pas attendre la fin du coronavirus pour que la société l’oublie.

Me situant au début du processus d’orientation des générations futures en tant qu’enseignant dans le secondaire, je ne compte plus les fois où des parents doivent décourager des excellentes élèves de s’orienter vers le social et le service public.

« Pourvu qu’elle ne fasse pas du social ! »

me confie la maman d’une élève multifélicitée le jour de la remise des prix pour les élèves méritants, inquiétée par les propos alarmants de sa fille qui avait pour projet d’ « aider les gens ». « J’essaie de la décourager d’être enseignante » m’explique une autre maman lors de la réunion parent-profs, maman elle-même… professeur des écoles ! Comment jeter la pierre à ces mères de ne pas vouloir sacrifier leurs filles au bien commun ? A l’inverse, un père se désolait que sa fille brillante destine ses compétences au métier de conseiller financier ou de juriste d’entreprise. Mais comment lui en vouloir de souhaiter un salaire élevé dans un monde où la considération qu’on vous apporte en dépend ?

Les métiers du care, qui souffrent de l’image de féminité dans une société patriarcale, sont déconsidérés. Cela ne dépend ni de la qualification, puisque ces métiers peuvent exiger un niveau d’études élevé, ni de l’utilité, que plus personne en ce moment de crise ne peut démentir.

Faut-il relancer cette économie où l’on offre comme alternative aux jeunes le choix entre être un loser ou un salaud ? La déconnexion entre l’utilité sociale et la considération sociale est totale dans nos sociétés, mais la majorité des gens n’en ont pris conscience qu’à la lumière de la crise. Le dilemme du jeune entrant sur le marché de l’emploi est difficile, entre être considéré comme un déchet ou agir comme une ordure.

Comme toute alternative binaire, j’exagère un peu : il reste aussi la possibilité du « bullshit job », donnant le sentiment à celui qui l’exerce qu’il ne sert à rien. Certains diront que je suis pessimiste mais l’émergence de ce vocable de « bullshit job » est pour moi porteur d’espoir : il signifie que cette génération ressent le besoin d’être utile.

 

Faut-il relancer cette économie qui, lorsqu’elle est suspendue, redonne un souffle à l’environnement ?

Durant le premier confinement, les réseaux sociaux nous ont abreuvé de ces vidéos de dauphins dans les ports, de cerfs dans les rues, ou de ces images satellite de la Chine sans les nuages de pollution. Si l’économie est si régénérante pour l’environnement lorsqu’elle est suspendue, cela souligne en creux que notre système économique actuel est plus polluant qu’il ne l’a jamais été dans l’histoire. En effet, l’empreinte écologique de l’humanité est de plus en plus forte et chaque année le jour du dépassement (jour où l’humanité a consommé l’ensemble des ressources que la planète est capable de régénérer en un an) arrive de plus en plus tôt. Sauf, bien sûr, en 2020, parce que l’économie a été mise en pause.

Trois facteurs, outre la simple explosion démographique, rendent le système économique actuel si néfaste pour l’environnement.

Premièrement, l’économie fondée sur la dissociation spatiale entre territoires de production et marché de consommation engendre un usage démesuré des transports. Les entreprises des pays développés, puisqu’elles ne réfléchissent qu’en termes économiques, et que les coûts du transport et les barrières tarifaires douanières sont désormais inférieurs aux écarts salariaux entre pays des Nords et des Suds, délocalisent la fabrication des biens manufacturés. Elles ré-importent ensuite leur production vers ces pays développés. C’est ainsi qu’un produit conçu en France par une entreprise française est « importé » en France depuis la Chine. Et c’est comme cela que les échanges internationaux ont été multipliés par 5 depuis les années 80, ou encore que 9 milliard de tonnes ont été échangées par voie maritime en 2012 contre « seulement » 1 milliard en 1960. Pas étonnant dès lors que l’épidémie se soit transformée si rapidement en pandémie, la diffusion du virus suivant logiquement les flux de la mondialisation et l’accompagnant comme un symbole morbide.

Deuxièmement, cette économie est fondée sur l’exploitation des énergies fossiles, soit des énergies non renouvelables et polluantes, qui représentaient 85 % des énergies consommées en 2019. La France n’a eu de cesse, très paradoxalement au moment même où montait la prise de conscience écologique du danger de l’effet de serre, de développer le transport routier aux dépends du transport ferroviaire qu’elle s’acharne à éliminer. Ainsi, l’un des derniers avatars de cette politique absurde, sous le gouvernement actuel, est la disparition du train Rungis-Perpignan qui approvisionnait le marché en fruits et légumes. Au-delà de l’intensification de ce modèle de consommation énergétique dans les pays développés, c’est son extension aux pays émergents qui est la plus quantitativement inquiétante. La Chine, en entrant dans cette économie-monde, a fortement augmenté les consommations en énergie et produit aujourd’hui encore plus de CO2 que les Etats-Unis, alors que la majeure partie de la population chinoise est encore en attente d’entrer dans ce mode de vie: est-ce encore ce modèle que nous avons à proposer aux autres pays émergents ? Est-ce soutenable de proposer ce modèle de développement à tous les pays en voie de développement ? Ne faudrait-il pas nous-même changer de modèle ?

Troisièmement, au nom de l’idéologie de la croissance, cette économie est fondée sur une consommation en augmentation permanente et sur l’obsolescence programmée, donc sur l’exploitation insensée de matières premières d’une part et le rejet de déchets polluants d’autre part. L’appropriation et le dégradation de la faune et la flore au nom de l’économie ne sont d’ailleurs pas étrangères à l’apparition du coronavirus chez l’homme. La multiplication des transmissions à l’homme des virus d’origine animale est largement imputable à la déforestation. En effet, celle-ci restreint l’habitat des animaux donc accentue la diffusion des virus en raison d’une densification de la population animale et d’une mise en contact des animaux sauvages avec les hommes qui grignotent leurs territoires. De plus, la capture et la vente d’animaux sauvages ayant entraîné leur coprésence avec des animaux domestiques sur le marché de Wuhan sont peut-être à l’origine de la transmission du coronavirus chez l’homme.

Une économie qui s’auto-légitime sans aucune autre considération que de se maintenir elle-même (créer des emplois, générer de la croissance) et qui ne répond plus à des besoins, une économie qui ne répond pas à la demande mais qui la crée à grands renforts de publicité, une économie qui vise une croissance infinie alors que les limites environnementales sont déjà dépassées, une économie qui consomme deux planètes par an... Voilà qui me laisse un peu sceptique.

 

Faut-il relancer une économie entièrement tournée vers le bénéfice des actionnaires, ce qui a pour corollaire l’écrasement des salariés et la déliquescence du service public ?

Depuis les années 80 marquées par le néolibéralisme porté par Thatcher et Reagan, le décrochage entre la hausse des bénéfices des actionnaires et la stagnation des salaires ne cesse de prendre de l’ampleur. La part des salaires dans le budget des entreprises devient de plus en plus faible et la part des bénéfices reversés aux actionnaires de plus en plus haute. Entre 1980 et 2016, les 1 % les plus riches ont capté 27 % de la croissance des revenus, alors que les 50 % les plus pauvres se sont contentés de 12 % de cette croissance : c’est ainsi que les inégalités se creusent. Quant aux dividendes versés aux actionnaires, ils ont crû de 31 % contre 3 % pour les salaires moyens des pays du G7 entre 2011 et 2017. Voilà pourquoi la haine contre la multiplication des ultra-riches a du sens, sachant que cette richesse repose sur l’exploitation démesurée des travailleurs et une répartition des bénéfices inéquitable en faveur des actionnaires. Là où il y a accumulation du capital, il y a détournement du chiffre d’affaire généré par les travailleurs vers les actionnaires.

Au point que, nous dit l’économiste Thomas Piketty, les inégalités de richesse actuelles sont supérieures aux inégalités qui structuraient la société d’Ancien-Régime.

Comment s’en satisfaire dans un régime démocratique, qui prône pour valeur l’égalité ?

Comme si la répartition du chiffre d’affaires au sein des entreprises n’était pas déjà assez injuste, les politiques publiques ont choisi la voie néolibérale de dérégulation financière et de réduction des impôts sur les entreprises et individus les plus riches. A cela s’ajoute la multiplication des paradis fiscaux et la pratique de l’ « optimisation fiscale ». Saviez-vous que les îles Jersey, au large du Royaume-Uni, sont le premier fournisseur de bananes pour l’Union Européenne ? Etonnant pour le climatologue, moins pour le conseiller fiscal.

La combinaison de tous ces facteurs a augmenté la puissance des capitaux privés, qui disposent de ressources démesurées pour accomplir les desseins individualistes de quelques actionnaires. A l’inverse, les services publics, qui pâtissent de la fuite des capitaux, n’ont pas les moyens de faire efficacement le travail nécessaire au bien commun. Curieux choix de société.

Ainsi, pour avoir voulu économiser 8 milliards d’euros en supprimant 69 000 lits d’hôpitaux en 15 ans, pour ne pas avoir voulu recruter des soignants, pour ne pas avoir renouvelé les investissements dans les réserves de masques, ce sont 34 milliards d’euros de chômage partiel et 28 milliards d’euros d’aides aux entreprises que l’État a dû verser pour la seule année 20202. Afin de compenser le confinement dû… Au manque de place dans les hôpitaux ! A cela s’ajoute 100 milliards de recettes en moins pour l’État. Même problème pour les vaccins : là où l’institut Pasteur sous-financé a renoncé à en inventer, l’État doit dépenser sans compter pour en acheter à des entreprises privées.

Même au jeu purement comptable, les adeptes du capitalisme néolibéral ne sont décidément pas fortiches.

Nous vivons une situation de crise. Une crise, étymologiquement, c’est le point d’acmé de la maladie, point où l’on se dirige soit vers la guérison soit vers la mort.

En effet, devant un système en faillite, des renversements peuvent s’opérer, une situation de crise peut laisser libre cours aux audaces, aux recompositions, aux mutations depuis longtemps nécessaires : voilà un moment opportun, le kairos, pour réparer la société sinon la refonder, avec au coeur du projet la transition écologique.

Ou voilà une occasion de fuite en avant en rattrapant le retard pris par la production industrielle en comprimant encore davantage les salariés.

Il semblerait que notre gouvernement choisisse la réponse B.

A la différence de la première guerre mondiale où le gouvernement français avait établi l’Impôt sur la Fortune, à la différence de la seconde guerre mondiale qui avait accouché du droit de vote des femmes et de la sécurité sociale préconisée par le Conseil National de la Résistance, cet état de « guerre » dont le Président nous a tant parlé (certes en un seul discours, mais ô combien de fois!) n’apporte pas avec lui de progrès sociaux. « Les jours heureux » qu’il a promis en référence au programme du Conseil National de la Résistance appliqué dans l’après-guerre, nous ne les voyons pas venir : ils sont simplement évoqués comme discours mobilisateur en ce temps de crise où l’exploitation des classes dominées est particulièrement nécessaire, pour s’assurer qu’ils consentiront aux efforts demandés en jouant sur l’espoir. Comme en 2008-2009 avec la crise financière, une rhétorique laisse croire à la moralisation de l’économie pour justifier que l’on en renfloue les principaux acteurs. Comme N. Sarkozy avant lui, M. Macron fait mine de comprendre lorsque la crise survient que l’on ne peut pas tout abandonner aux lois du marché.

Mais comme en 2009, l’État, au lieu de profiter de ce rapport de forces qui lui est temporairement favorable face aux grandes firmes transnationales et aux grandes institutions économiques et bancaires, renfloue sans contrepartie. Dans une forme d’autisme dogmatique, il laisse les services publics à leur déliquescence alors qu’il dilapide l’argent public pour relever des entreprises privées.

Une seule initiative va dans le sens d’une politique volontariste de réorientation de l’économie : l’aide gouvernementale de 7 milliards sera en effet octroyée à Air France à la condition que la compagnie "devienne la compagnie aérienne la plus respectueuse de l'environnement de la planète". Cela signifie, plus concrètement (et plus modestement), pour Bruno Le Maire, l'abandon de certaines lignes aériennes intérieures là où un TGV peut permettre de réaliser le même trajet en moins de 2h30. Cet exemple, qui en fait n’est pas un exemple puisqu’il est un cas unique en son genre, pourrait et devrait être généralisé.

Mais combien d’exemples vont au contraire dans le sens d’une fuite en avant et d’un écrasement encore plus massif des salariés ?

En effet, pas de rétablissement de l’ISF ni de taxation des transactions financières à l’horizon, pas de taxation du kérosène, encore moins de renonciation au culte de la croissance et de l’accaparement des ressources. Mais un allongement de la durée quotidienne et hebdomadaire maximale de travail et une réduction des temps de repos pour les salariés ! La mesure est dite « d’urgence » : en ce sens, elle dévoile clairement les priorités du gouvernement.

Nous ne les laisserons pas nous faire croire que cet effort entièrement porté par les travailleurs est nécessaire : lorsque la Sécurité Sociale a été créée, la France était exsangue après 5 ans d’occupation et de guerre, 1 bâtiment sur 6 avait été détruit, les réserves d’or avaient complètement fondu. Aujourd’hui, le nombre de milliardaires n’a jamais été aussi élevé, passant de 39 à 42 en 2020, et le capital global accumulé par ces derniers est au plus haut, passé de 270 à 520 milliards d’euros toujours pendant cette année de « crise ». Et nous devrions accepter des concessions pour préserver leurs bénéfices ?



Situés sur une ligne de crête, il faudra être vigilant pour ne pas se laisser entraîner vers la mauvaise pente. Deux voies s’offrent à nous : celle du changement vers une société plus soutenable ou celle de l’aggravation des travers de la société actuelle pour la maintenir telle quelle quoi qu’il en coûte.

Relancer une économie en la ré-orientant vers la redistribution des profits à l’égard des salariés, vers la revalorisation des métiers à forte utilité sociale et vers une meilleure préservation de l’environnement, pourquoi pas ? Pourquoi ne pas profiter du déconfinement pour transformer un système économique qui confine à l’absurde ? Mais cette économie que le gouvernement relance aujourd’hui, il la relance dans la gueule de l’environnement, des travailleurs et du bien commun.

Les jours heureux viendront peut-être, mais il ne viendront pas d’en haut : il faudra aller les arracher.





1La règle des 5 zéros est au fondement du dogme économique toyotiste apparu dans les années 60 et généralisé dans les années 80.

2https://www.latribune.fr/economie/france/covid-19-ce-que-coute-a-l-etat-la-crise-sanitaire-et-economique-861516.html

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