Ces gens qui disent la Covid

En choisissant de privilégier le genre masculin pour le covid, le Petit Robert accomplit un acte politique contre l’autoritarisme, la misogynie et le mépris de classe. Tant les rapports de pouvoir se jouent dans la langue.

Pourquoi certains ont-ils jugé bon de se forcer à dire la Covid après avoir dit le covid pendant plusieurs mois ? Alors même qu’il est totalement contre-intuitif de passer d’un genre à l’autre pour parler du coronavirus et de la covid. Pourquoi tant d’efforts déployés à contrer une habitude déjà ancrée en changeant soudain le genre du mot le plus employé du moment ? Eh bien parce que l’Académie Française le leur a demandé, figurez-vous !

L’Académie Française, créée par Richelieu pour occuper et contrôler les intellectuels, occupe et contrôle désormais tous les bourgeois.

Encore un fléau qui s’écrit au féminin ! Alors qu’Hélène Carrère d’Encausses, secrétaire perpétuelle de l’Académie Française, lutte férocement contre la féminisation des noms de métiers et des titres, le virus meurtrier qui s’abat sur le monde a l’honneur d’être féminisé. La cheffe, l’autrice, la ministre : tous ces mots n’existent pas pour l’Académie car ils seraient trop « laids ». La secrétaire perpétuelle se dit elle-même secrétaire perpétuel. Pour autant, Hélène Carrère d’Encausse semble trouver la covid magnifique. Cela s’inscrit dans une tradition ancienne (et désuète) consistant à féminiser les catastrophes. Ainsi, jusqu’en 1979, les noms de tempêtes étaient uniquement féminins, parce que les soldats de la Navy durant la Seconde guerre mondiale avaient pris l’habitude de les baptiser du nom de leur femme en raison du stéréotype selon lequel les humeurs des femmes étaient aussi imprévisibles et tempétueuses que les cyclones et les ouragans. La misogynie de la langue rejaillit aujourd’hui dans cette décision de dire la covid. En plus du sexisme véhiculé, c’est une erreur tactique : une étude américaine a montré que, si les tempêtes au nom féminin font en moyenne 3 fois plus de morts, c’est parce que les stéréotypes de genre conduisent à minimiser la puissance de ces dernières. Nommer un risque au féminin accroît donc la vulnérabilité des sociétés. Raison de plus pour dire LE covid. Mais « l’Académie » en a décidé autrement.

Arrêtons-nous d’abord sur la manière dont la décision a été prise : unilatéralement, par la directrice de l’Académie, au mépris des usages qui veut que les décisions soient collégiales. En effet, les membres de l’Académie n’ont pas pu se réunir en raison… du covid ! Cette décision est donc très contestée au sein même de l’Académie. En effet, si Hélène Carrère d’Encausse prétend s’appuyer sur des règles de la langue pour donner le « LA » du Covid, elle en a oublié la règle principale : c’est l’usage qui fait loi. L’Académie n’invente pas des mots, elle les entérine simplement. Hélène Carrère d’Encausse s’octroie à tort le pouvoir d’imposer, d’abord à l’Académie, puis à toute une nation, sa façon de parler, se posant comme la détentrice des secrets de la langue face à tout un peuple. La dimension autoritaire de la démarche est atténuée par un argumentaire qui se veut sérieux. Qu’en est-il vraiment ?

Arrêtons-nous maintenant sur l’argumentaire : le D de Covid renvoie à disease qui serait un mot féminin. CQFD : il faudrait donc dire la covid ! J’y vois pas moins de 4 objections : la première est que les mots anglais n’ont pas de genre, la deuxième est qu’il existe de multiples traductions de « disease » dont certaines sont de genre masculin (le mal, le mal-être...), la troisième est que cette règle d’accord avec le mot-tête de l’acronyme a été manifestement inventée très précisément pour ce cas singulier : elle n’est donc pas une règle. En effet, d’autres acronymes issus de l’anglais ne l’appliquent pas. Citons pour exemple le mot LASER qui renvoie en anglais aux mots Light Amplification by Stimulated Emission of Radiation. Quel mot masculin là-dedans justifie que l’on dise UN laser ? Ces gens qui disent la covid, disent-ils la laser ? Ou appliquent-ils bêtement une instruction de l’Académie Française sans réfléchir aux arguments qui ont été donnés ?

Cela nous amène à mon dernier point : pourquoi ces gens disent la covid ? Pour apparaître cultivé et surplomber la masse. L’emploi de la covid est la formulation élitiste par excellence : être parmi les happy few à utiliser ce féminin venu tout droit de l’Académie donne la sensation au bourgeois de faire partie des élites. Ces gens qui utilisent la covid sont autant de gens qui utilisent le langage comme outil de domination plutôt que comme moyen le plus simple et le plus précis pour communiquer. C’est une marque volontaire de pédantisme. Le comble de la domination est d’avoir l’occasion de reprendre le gueux qui dit le covid : « Ah, tu savais pas ? On doit dire la covid, la covid c’est féminin, c’est l’Académie Française qui l’a dit » par les mêmes qui vous disaient déja « on écrit au temps pour moi ». C’est le plaisir de surplomber et de dominer qui incite à employer doctement « la Covid » et c’est la crainte d’être à nouveau humilié qui motivera le bourgeois vexé à employer lui aussi désormais le féminin. Tapi dans l’ombre, il attendra de tomber à son tour sur quelqu’un qui emploiera le genre masculin et, s’il se prend au jeu, il pourra même prendre le ton de l’évidence qui lui a été asséné la veille : « Ah tu savais pas ? ». « La covid » est un accessoire de mode, comme une voiture de luxe, pour témoigner de son appartenance de classe. Ainsi, le cercle des élites éclairées s’est élargi progressivement, sans jamais pourtant gagner les masses. Ces élites qui se sentent éclairées, ce sont en fait des gens qui abandonnent leur sens commun et leur raisonnement par soumission aveugle à l’autorité. Pour briller, pour écraser l’autre de son savoir. « Il est toujours facile d’obéir si l’on rêve de commander », disait Sartre. On s’appuie sur une autorité prétendument supérieure pour montrer sa propre supériorité, montrer que l’on tutoie les sommets et qu’ils nous parlent à l’oreille. Moi, je dis la covid, car j’ai entendu ce qu’a dit l’Académie Française. Je suis donc plus cultivé, plus savant, je fais partie des élites qui savent mieux comment chacun doit parler. Qui savent mais ne réfléchissent pas.

Si l’on juge la valeur morale d’une action à ses conséquences, alors dire la covid est neutre car cela a peu d’impact. Mais si on la juge aux motivations qui la sous-tendent, nous y décelons l’autoritarisme, le mépris de classe, la misogynie latente, le plaisir de la connaissance non partagée et l’humiliation de ceux qui ne la détiennent pas.

Le fait de dire la Covid ne rendra pas le virus plus ou moins mortel -quoiqu’en fait si, probablement. Mais c’est surtout l’implication avec laquelle la bourgeoisie s’est acharnée à dire la covid et à faire la leçon aux autres qui pose problème, car elle révèle des mécanismes intellectuels et sociaux désolants. Mécanismes que l’on retrouve malheureusement sur bien d’autres sujets et dont celui-ci est une sorte de métaphore burlesque et ridicule. Si jamais vous faîtes partie à vos dépends de ceux qui ont pris le virage de la féminisation de ce mot, il n’est pas trop tard pour reprendre vos esprits et assumer de dire le covid face à un contradicteur auto-satisfait. Grâce au Robert, vous pouvez désormais vous appuyer sur l’autorité d’un dictionnaire, si l’emploi d’un mot par l’ensemble des français ne suffit pas à votre contradicteur pour légitimer un mot comme étant français.

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