Séparatisme religieux à l’école ou ségrégation sociale?

Le gouvernement a réagi au meurtre de Samuel Paty par une loi contre le séparatisme. Les professeurs sont les premiers à constater les faillites de la société car nous sommes, au gré des mutations, au contact avec toutes ses strates. La France dans son ensemble prend aujourd’hui conscience de ce que j’avais pu découvrir dès 2014. Mais en tire-t-elle les bonnes conclusions ?

Nous sommes en 2014. Je m’ engouffre dans le métro à Gambetta, j’en ressors à Gallieni. Entre les deux stations, seulement 2 kilomètres et une station qui les sépare : la porte de Bagnolet. J’ai le sentiment net d’avoir franchi une frontière, cette frontière administrative entre la commune de Paris, le Paris intra-muros, et la commune de Bagnolet, la banlieue.

La césure est d’abord paysagère : devant la bouche de Gallieni j’ai face à moi un cinéma, un théâtre, la majestueuse mairie, quantités de bistrots et des immeubles haussmaniens. En sortant du métro Gallieni, je peux voir le fameux « périph », héritier des murs qui protégeaient ce fameux Paris intra-muros, je peux entendre le bruit assourdissant des voitures qui y défilent en masse chaque jour.

Je tombe nez à nez avec les magasins Baboo et Auchan, l’hôtel Campanile et l’Ibis Budget, toutes ces enseignes que ne fréquentent pas les citadins du centre-ville. Des enseignes de banlieue pour les banlieusards. Rue Robespierre, rue Lénine : la toponymie aussi confirme au passant averti qu’il est bien en Seine Saint Denis.

La banlieue accueille tous ceux que la société a mis au ban, même les figures du passé.

J’arrive devant le collège où j’enseignerai cette année. Face à lui, une cité à l’architecture archétypale des imaginaires collectifs sur la banlieue. Je lève la tête vers le bâtiment, un rideau se ferme. J’ai l’air d’un intrus, mais apparemment pas dangereux. Cette année encore, j’enseignerai donc dans une vraie ZEP, établissement situé dans un quartier où les critères sociaux et économiques sont au rouge.

Contexte le plus favorable qui soit pour valider son stage raté la première année dans une autre ZEP. Signe, aussi, de profond respect de la part du rectorat pour ces élèves... Je suis quand même gâté par rapport à l’an dernier : si la distance sociale avec la ville-centre est toujours aussi grande, la « distance-temps » comme le disent les géographes, est considérablement réduite : entre le métro, le RER puis le bus, je mettais 1h30 pour me rendre dans mon établissement précédent, plus enfoncé en Seine Saint Denis.

Je n’étais alors exclu qu’après un long couloir, un long tunnel qui nous isolait du monde bourgeois plus qu’il ne nous y reliait. Ici au contraire, la coupure est franche, l’arrivée dans l’autre monde est brutale, soudaine, elle saute aux yeux. Après un petit tour dans le quartier pour prendre connaissance des lieux, je retourne vers le métro. Je croise un couple de jeunes de mon âge qui retournent aussi vers le centre-ville. On discute, j’apprends qu’ils sont là pour venir « toucher », autrement dit récupérer de quoi fumer des joints dans leur appartement parisien. Je leur dis que je suis prof, ils trouvent ça « cool ».

A nous trois, on a embrassé toutes les raisons pour lesquelles un citadin parisien va mettre les pieds dans ce genre de banlieue : une mutation non choisie de jeune prof et une transaction illégale. Sympa.

Deux mois ont passé, je m’en sors plutôt bien cette fois. J’ai un bon contact avec ces élèves, mon personnage sévère tient la route, je ne laisse passer aucun écart mais je suis extrêmement dévoué et ils s’en rendent compte.

J’ai quelques élèves de caractère qui veulent réussir et qui « tirent mes classes vers le haut » selon la formule dédiée. Les parents viennent un peu plus aux réunions parents-professeurs que dans mon établissement précédent.

Les événements tragiques à Charlie Hebdo n’ont pas encore eu lieu mais je décide de lancer un débat sur les caricatures qui ont déjà fait polémique : « Peut-on caricaturer des symboles religieux ? ». Je mets à disposition un large corpus documentaire avec les principaux textes juridiques, des informations historiques et des témoignages argumentant dans un sens ou dans l’autre. A charge pour eux de les travailler et d’arriver quelques jours plus tard avec du fonds pour défendre leur opinion en toute liberté. Le jour du débat, une seule élève veut défendre la position de ceux qui soutiennent la liberté de caricaturer. Les 25 autres veulent interdire. Dans l’autre classe, carrément zéro candidat pour défendre la liberté de caricaturer.

J’ai dû proposer à des élèves de voir cela comme un défi : défendre une autre idée que la leur pour pouvoir faire le débat. J’ai refait ce débat deux ans plus tard dans un collège du péri-urbain : même phénomène mais avec la tendance inverse. Seule une poignée d’élèves voulait interdire les caricatures. On pourrait avancer que le meurtre des dessinateurs de Charlie avait modifié la donne : que nenni ! Ces attentats sont survenus l’année où j’ai organisé la première fois le débat : les élèves ont alors campé sur leurs positions, allant jusqu’à approuver ces attentats. Alors que chez moi la télévision tournait en boucle pour entendre un unanime « je suis Charlie », je découvrais alors une société parallèle qui n’existait pas dans les médias, une société où l’on cautionnait ces meurtres, voire où l’on s’en réjouissait. Des gosses que j’appréciais, pour qui je me levais le matin, des gosses curieux, intéressés -et même sérieux parfois- : ces gosses là approuvaient des meurtres de sang froid. Pour le moins choquant. Voire même traumatisant.

Peut-on parler alors de séparatisme religieux ? Qu’est-ce d’abord que le séparatisme ? C’est la volonté attribuée à un groupe humain, géographiquement localisé et possédant une homogénéité ethnique, linguistique ou religieuse réelle ou supposée et une tradition historique commune, de se détacher de l'État dont il fait partie pour constituer une entité politique autonome. Avant de parler de séparatisme, il faut donc s’interroger sur la volonté de ces banlieusards. Puisque personne n'est dupe : la religion en question est l'islam et les territoires visés sont les banlieues.

Que veulent les banlieusards ?

Désigner ainsi un groupe aussi divers que « les banlieusards » ne permet pas de leur attribuer une même « volonté ».

Entendons nous bien : je parle des banlieusards des ZUS (Zones Urbaines Sensibles), ceux qui correspondent au triptyque cliché racisé/pauvre/musulman, parfaitement représentés par mes élèves.

Il fallait bien retourner les voir le lendemain. Donc j’ai cherché à comprendre leur « point de vue ».

Sans penser que ce qui est Bon est une simple question de point de vue, mais parce que le point de vue amène à voir différemment ce qui est Bon : je voulais donc comprendre d’où ils se plaçaient pour avoir une conception si différente de ce qui est juste. Là où l’on peut voir dans ces caricaturistes des laïcards moqueurs à l’égard de toutes les religions, ils voient des racistes qui les méprisent.

Mais les conversations ont vite dérivé de Charlie Hebdo. En effet, ces caricatures s’inscrivent pour eux dans tout un système, médiatique notamment, qui les exclut et les rejette. Ce qu’ils veulent, c’est tout le contraire du séparatisme : c’est ne pas être rejeté. Ils veulent être intégrés à la société mais il est clair qu’ils ne veulent pas d’une assimilation qui effacerait leurs identités multiples au profit de la seule identité nationale. Ils veulent être acceptés comme ils sont : musulmans, arabes, noirs, métis, jeunes...

De là naît le malentendu : l’existence d’une troisième alternative qui ne soit ni l’exclusion ni l’assimilation. Celle que les sociologues appellent l’acculturation : une culture ouverte qui en rencontre une autre et dont émerge une culture nouvelle, une culture où l’on incorpore celle de l’autre sans renoncer complètement à la sienne.

Cela n’implique pas forcément pour les Français de changer les lois, mais changer le regard porté sur cette population arrivée plus récemment. En effet, vouloir assimiler, c’est à dire demander à l’autre de renoncer totalement à sa culture, n’est-ce pas là considérer sa culture comme supérieure et donc la culture de l’autre comme inférieure ? Faut-il s’étonner du fait qu’ils ne l’acceptent pas ? Ce n’est pas pour autant qu’ils souhaitent « se détacher de l’État pour constituer une entité politique autonome » !

Pourquoi alors cette impression d’une homogénéisation religieuse dans certaines banlieues?

Parce qu’elle existe.

Mais il ne faut pas confondre « séparatisme » qui correspond à une volonté des concernés, et « ségrégation spatiale» qui est une séparation spatiale subie par des dominés. C’est ce deuxième terme qui est employé par les scientifiques -géographes et sociologues- car c’est le mot juste. Mais c’est pourtant le mot de « séparatisme » qui est employé par les politiques LREM car cela permet de déresponsabiliser son électorat (celui des dominants et des puissants) en accusant à moindres frais des groupes sociaux sans force de frappe médiatique.

Cette ségrégation est en effet portée par les dominants : ce sont ceux qui choisissent l’endroit où ils habitent car ils en ont la possibilité.

Bien que l’on parle souvent de ces phénomènes en insistant sur la ghettoïsation des plus « précaires », au contraire, ce sont avant tout les plus aisés financièrement qui se regroupent. Les études statistiques des urbanistes montrent que ce sont les cadres qui sont le plus regroupés dans l’espace (taux de regroupement des cadres de 35% à Paris d'après l'Observatoire des inégalités), suivis des ouvriers et des chômeurs (taux de regroupement de 15%).

En outre, il ne faut pas prendre un effet collatéral pour la cause principale.

Ce ne sont pas des critères religieux qui déterminent la résidence mais des critères économiques. Le religieux n’est qu’un corollaire du social. Au lieu d’invoquer un séparatisme religieux, il faut donc évoquer une ségrégation socio-spatiale. Personne ne dit « je veux vivre ici parce qu’il y a beaucoup d’autres musulmans » : en réalité, on vient vivre dans ce genre de banlieue parce que nos moyens économiques ne nous permettent pas de faire autrement.

Pour illustration de cette ségrégation, je pourrais multiplier les chiffres: par exemple, selon le centre national d'études des systèmes scolaires, un élève d’origine très favorisée (CSP+) a presque deux fois plus de camarades aisés dans son établissement qu’un élève des classes moyenne ou populaire.

Mais je trouve cette remarque d’une élève de 4ème encore plus frappante. Alors que je leur expliquais que la France se classait au 6ème rang économique mondial, elle s’est exclamée « il n’y a pas de riches en France ! », s’agaçant que je puisse leur raconter ainsi n’importe quoi. Ils sont tellement bien séparés du monde bourgeois qu’ils vont jusqu’à douter de leur existence. Est-ce qu’un élève du 1er arrondissement parisien aurait eu la même réserve quant à l’existence de riches en France ?

Force est de constater que la population pauvre en France est souvent issue de l’immigration.

« Pourquoi vous mettez toujours des punitions aux arabes et aux noirs ? » m’a demandé un jour un petit 6ème, par habitude, la discrimination étant parfaitement incorporée dès le plus jeune âge et même parfois retournée en une accusation pratique. Je lui ai demandé de regarder autour de lui et il s’est esclaffé en réalisant : « Il n’y a qu’un seul blanc dans notre classe et en plus… il s’appelle Vladislav ! »

Cette immigration provenant aujourd’hui majoritairement d’Afrique du Nord, beaucoup de musulmans se retrouvent donc dans les quartiers pauvres. Bingo, nous voilà avec des quartiers composés d'une grande proportion de musulmans. Joue ensuite le conformisme, l’effet de groupe ayant encore plus d’impact chez des adolescents qui cherchent leur identité. Ce conformisme a sans doute eu un impact sur l’exemple dont j’ai parlé plus haut.

Si une majorité d’élèves veut s’opposer à la liberté de caricaturer, ils vont entraîner avec eux d’autres élèves qui n’étaient pas du même avis au départ. Et réciproquement : d’où peut-être les écart fulgurants entre les différents établissements où j’ai pu exercer. Les remarques subies par les élèves qui ont accepté de défendre la liberté de caricaturer tendent à confirmer cette hypothèse : ils se faisaient vraiment tancer. Peut-être d’ailleurs le fait de dire que ce n’était pas leur idée qu’ils défendaient mais qu’ils le faisaient pour jouer le jeu du débat leur a permis de s’affranchir des codes imposés par leurs camarades. Il y a donc une pression sociale de l’islam indéniable.

La concentration de musulmans en un même lieu, même si elle est due simplement à la stratégie d’évitement des populations les plus aisées et à la forte proportion de musulmans parmi les catégories les plus modestes, entraîne de fait des normes sociales spécifiques.

L’enclavement géographique emprisonne la pensée dans la mentalité de quartier, et l’absence de mixité ne permet pas le contact avec la différence. Dans ces quartiers, l’interconnaissance supplante souvent la « République » qui reste, en dehors de l’école qui est la dernière présence de l’État, abstraite et lointaine.

La peur de la rumeur fait office de carcan social, comme dans un village rural du début du siècle précédent. Oui, j’ai entendu un élève qui suivait des cours à l’école coranique tenir des propos particulièrement homophobes. Mais j’ai aussi entendu un parent lui-même arabe s’inquiéter de savoir si sa fille, qui avait eu des mots très mal choisis sur les attentats de Charlie, ne fréquentait pas « que des arabes ». La pauvre aurait eu du mal à faire autrement au vu de la composition de la classe.

J’ai aussi vu des élèves, dans mon collège précédent situé à 1h30 de Paris, s’extasier devant la Joconde dont ils avaient toujours entendu parler sans avoir pu la contempler jusqu’alors. Certains de ces mêmes élèves qui n’avaient jamais pris le métro. Qui ne se sentaient pas dignes que je paie des tickets de bus pour eux et qui voulaient frauder pour ne pas me faire dépenser mon argent (en vérité, c’était celui de l’Etat).

Une élève extraordinaire et très musulmane qui voulait aller à Henri IV après la 3ème et qui n’y a pas été acceptée. Reprocher à quelqu’un de vouloir se séparer de nous et lui fermer la porte au nez, est-ce vraiment cohérent ? Est-ce vraiment cohérent de déplorer les effets sans remettre en question les causes ?

Le problème central, c’est la relégation sociale et la ségrégation

L’Education Nationale actuelle se complaît dans une parodie de collège unique. Aucun professeur n’est dupe : lorsque j’ai eu plus de points pour ma mutation, j’ai été muté vers un petit collège du péri-urbain loin des banlieues de métropole. Le premier mois, je finissais mes cours 10mn en avance, tellement mes élèves allaient plus vite que ceux de mon collège du 93. Et ce n’est pas la faute de l’islam.

D’ailleurs, les élèves de mon premier collège de stage ne m’ont jamais parlé d’islam et l’ambiance y était catastrophique. Ils ne vénéraient pas Dieu mais la téléréalité et Kaaris.

Le problème, c’est le désert culturel.

La faible présence de l’État dans ces quartiers en dehors d’une école de seconde zone où l’on envoie des stagiaires au casse-pipe. Cet entre-soi des pauvres non choisi est la garantie d’une forte reproduction sociale. Seuls les élèves exceptionnels s’en sortent, alors qu’ailleurs la médiocrité autorise une certaine réussite sociale.

Que faire alors ?

Certainement pas réduire les moyens des établissements du secondaire classés en éducation prioritaire comme le fait le gouvernement actuel. Certainement pas non plus des incantations creuses à visée électoraliste contre le séparatisme qui tendent à accroître le sentiment de rejet. Au lieu de s’attaquer aux symptômes, il faudrait s’attaquer à la maladie. Cette maladie, c’est la précarité, la ségrégation socio-spatiale et l’école à deux vitesses qu’elle engendre.

Le problème des collèges des quartiers défavorisés dépend d’abord de causes structurelles étrangères à l’école et aux populations du quartier, à savoir la loi du marché. Cette ségrégation n’est certes pas une politique délibérée de l’État mais la seule politique efficace sera de limiter les inégalités, de mener des politiques du logement volontaristes tendant vers plus de mixité sociale et d’arrêter d’attribuer un collège aux enfants en fonction du revenu de leurs parents par les mécanismes de la carte scolaire. Peut-être faudrait-il renoncer au collège unique. Il n’existe de toutes façons déjà plus. Les bons élèves de ces quartiers défavorisés plafonnent, ils sont de fait inscrits dans des collèges faibles, assignés là par leur résidence.

La loi du marché et les préjugés post-coloniaux ont reconstruit dans certaines banlieues des lieux avec qui la France entretient un rapport colonial et les professeurs sont considérés comme les missionnaires qui doivent y venir seuls prêcher la bonne parole républicaine. Au lieu de demander aux professeurs de parler des valeurs de la République en les envoyant au front, c’est aux hommes politiques de transformer ces valeurs en actes. La liberté, l’égalité et la fraternité ne doivent pas être des mots creux.

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