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Billet de blog 19 janv. 2023

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Comment le JT de TF1 aborde la grève du 19/01 contre la réforme des retraites

La grève n'est pas très populaire aujourd'hui. J'ai regardé le JT de TF1 pour voir en quoi le traitement médiatique pouvait influencer l'opinion publique à mépriser les grévistes et je n'ai pas été déçu.

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Lorsque, dans un précédent cours d'histoire, j'ai abordé les grèves joyeuses de 1936 pour accompagner la prise de pouvoir de Léon Blum, un élève s'est inquiété que ça fasse capoter les réformes sociales qu'il avait prévues. Là où l'historien y voit le moyen de pression sur le patronat, un soutien populaire à l'action politique qui a imposé la signature des accords Matignon, cet élève y voit la mauvaise image causée par la cessation temporaire du travail. Je constate donc auprès de mes élèves (voire auprès de certains collègues) que la grève est impopulaire.

Entendons-nous bien, ils seront contents aujourd'hui de découvrir mon absence sur Pronote. Mais il est clair qu'ils voient dans la grève un truc de fainéant, l'aspect passif du "je ne vais pas travailler aujourd'hui". Ils perçoivent mal l'aspect actif, l'engagement politique du "je lutte pour défendre mes droits". Manifestement, la grève a mauvaise presse aujourd'hui. Je suis donc allé vérifier à la source d'où vient cette opinion en regardant avec attention le JT de TF1 à la veille de la grande grève de ce jeudi 19 janvier. A travers la place accordée au sujet dans la hiérarchie de l'information et l'angle adopté, mon objectif était de comprendre le rôle social et politique attribué à la grève. Et je n'ai pas été déçu.

Le premier titre est consacré à des chutes de neige en Bretagne, priorité de l'actualité de ce jour donc pour Gilles Bouleau. C'est à se demander de quoi ils parleront quand le réchauffement climatique leur enlèvera le plaisir de cette lapalissade selon laquelle il neige en hiver.

Le deuxième titre évoque la grève: "la grande de débrouille" est le titre, "jour de grève" le sous-titre. La problématique est d'emblée annoncée et elle est fort ambitieuse pour mieux comprendre ce mouvement social et donner à lire ses enjeux: "à la veille de la grande mobilisation contre la réforme des retraites comment allez vous vous organiser?" s'inquiète Gilles Bouleau. " Comment aller au travail pour ceux qui ne font pas grève et comment garder ses enfants lorsque les écoles sont fermées ?" Ceux qui font grève, j'ai comme l'impression que Gilles s'en tamponne le coquillard.

Car ce « vous » nous range forcément dans le camp des victimes, non pas des victimes de la réforme qui vont potentiellement devoir travailler 2 ans de plus sans compensation mais des victimes de la grève, pauvres salariés empêchés de travailler.

8 minutes après le début du journal, à la suite de bien jolis paysages de Bretagne enneigée et d'interviews de Bretons enneigés eux aussi mais également de camions bloqués qui viennent gâcher la fête, l'entrée en scène de la grève achève de jeter un froid. La problématique se confirme, le point de vue de l'usager déconfit sera bien l'angle adopté.

En effet, le marronnier des JT sur les grèves a encore frappé : le micro va faire le trottoir dans une gare pour interroger des usagers "stressés", "tendus" et "agacés". Pas par la réforme qui va les faire travailler deux ans de plus sans compensation mais par la grève, pauvres salariés empêchés de travailler. Cela ne les empêche pas d'avoir de l'humour : « RATP rentre avec tes pieds », répond avec une délicieuse malice l'un d'entre eux, quand on lui demande comment il va faire demain. Sur TF1 on informe, mais on sait aussi se marrer.

Les trains en grève après les camions coincés dans la neige, j'ai l'impression qu'on est pas mal bloqués dans ce pays. Puis la voix off rappelle que si la SNCF a pris de l'avance, tous les secteurs publics sont concernés : les cantines, les bus, etc .. Un mouton égaré dans le micro trottoir appelle à ne pas les embêter les grévistes et à les laisser tranquille c'est leur droit. Elle n'a pas l'air très posée cette dame, un chouïa agressive.

Dans l'optique de donner l'impression qu'il reste neutre, Gilles Bouleau feint une balance équitable dans l'organisation du reportage qui suit. En effet, il présente ce reportage en demandant « comment se mobilisent les syndicats hostiles à la réforme et les Français qui y sont favorables ». Car les syndicats ne sont pas français c'est bien connus, sinon ils seraient favorables. Il sont hors sol et étrangers à la société, ce qui les rend hostiles. Pas en désaccord, pas mécontents comme un usager de la SNCF dont le train est annulé, mais « hostiles ».

D'ailleurs, le reportage a choisi de se focaliser sur les éléments les plus radicalement hostiles puisque le syndicat que l'on suit n'est autre que la CFDT. Ils ne font "pas la grève tous les quatre jeudi mais quand ils la font ils y vont", nous indique la syndicaliste interrogée. Et bim prend ça la CGT. Voilà, on a entendu la parole syndicale, on peut passer aux Français. Faudrait pas non plus que ces syndicalistes aient le temps de nous dire pourquoi ils font grève. On les donne à voir 37 secondes, ils appellent des gens au téléphone, puis ils montent dans un camion avec des drapeaux et gilets orange. Au total 3 prises de parole : "c'est l'effervescence" puis la citation déjà évoquée en coup de massue aux autres syndicats puis "hohohohoho". Une syndicaliste qui s'entraîne dans son camion à chanter dans un micro. Faudrait pas non plus que son chant véhicule un message, même pas un petit "motivé" de Zebda ou un « les oubliés » de notre cher Gauvain Sers.

Au tour des Français maintenant d'être interrogés. Le premier d'entre eux, raisonnable, ne fera pas la grève parce que l'espérance de vie s'allonge : tiens c'est le premier argument que l'on entend dans le reportage et il est en faveur de la réforme. Savourez-le car ce sera aussi le dernier. C'est pourtant plus facile de trouver des arguments contre la réforme à mon humble avis, réforme qui je le rappelle prévoit de nous faire travailler 2 ans de plus sans compensation, mais il faut croire que les micros de TF1 n'ont pas eu la chance de tomber sur quelqu'un qui savait pourquoi il faisait grève. Ou alors ils l'auraient coupé au montage mais ce n'est pas leur style.

Peut-être que n'interroger que des gens aux tempes bien grisonnantes ça aide à trouver des pro-reforme : ils n'auront pas à la subir car ils sont déjà à la retraite. Ils tombent tout de même sur un type qui est contre la réforme mais qui nous explique qu'il ne se mobilisera pas car la grève est un baroud d'honneur et que c'est déjà plié. Un peu démotivant ce monsieur mais il doit savoir de quoi il parle, on l'a trouvé dans la rue devant une baraque à frites. Parmi "ces Français qui sont favorables au recul de l'âge légal à la retraite" d'après la présentation de Gilles Bouleau, on trouve tout de même un type qui malgré ses 60 ans fera grève pour défendre les jeunes. Pas de chance ils sont tombés sur un altruiste, mais on n'en saura pas plus il est coupé.

Revenons-en aux usagers. L'usager suivant, lui, est « en galère » mais il est « habitué ». C'est un usager de l'école, enfin plutôt sa fille, et il devra télétravailler car la maîtresse fait grève. Personne par contre ne pense aux enfants de manifestants dont l'école fait grève. L'heure est grave : 70% des enseignants font grève selon Gilles Bouleau. Mais globalement, la garde des enfants se fait plutôt dans la bonne humeur et ça fait chaud au coeur. Toutefois, le taux de professeurs absents passe subitement de 70% à "les 3/4" selon la dame qui fait la voix off du reportage et ça fait peur.

En plateau, Gilles Bouleau garde le mot de la fin pour souligner le dispositif de 10 000 policiers déployer pour faire face aux casseurs et blackblocks qui sont attendus dans les cortèges. Serait-il lui aussi un démotivateur? Je n'ose l'imaginer. Le goût du sensationnel et les lois de l'audimat peuvent justifier de montrer des images de violence après les manifestations mais là, clore sur cet avertissement avant même que la manif ait lieu, sans disposer de la moindre image donc, à quoi ça sert ? A démotiver par la peur ceux qui hésiteraient à faire grève et à décrédibiliser ceux qui la font.

La grève aura finalement occupé 7mn de notre temps, soit 15% du journal, à égalité avec la neige en Bretagne. A la 15e minutes du journal, la grève cède la place aux buralistes qui subissent des hold-up, ensuite à la ruée vers les saphirs puis ce sera au tour des pigeons, un casse tête pour les communes. Un petit mot aussi pour des Ukrainiens qui meurent.

Dans ces 7mn, on aura donc longuement évoqué les effets de la grève et son impact négatif sur les usagers, mais à aucun moment la réforme des retraites et son impact (négatif sur les travailleurs) ne sont expliqués. On évoque les conséquences de la grève sans en aborder les causes, sans donner aux acteurs l'occasion d'expliciter leurs motivations. Si les syndicats pointent un problème avec la grève, et bien TF1 en reste à constater la grève. Lorsque le sage pointe la lune avec son doigt, l'idiot regarde le doigt.

Pour résumer, le rôle social et politique attribué à la grève est donc le suivant : emmerder le monde. Circulez (si vous le pouvez), ya rien à voir. A aucun moment l'histoire des conquêtes précédentes acquises par la grève n'est évoquée (faut pas déconner on est sur TF1) ni même l'actualité politique et sociale qui justifie la grève actuelle (tout de même on aurait pu y croire, ça s'appelle un magazine d'information).

De ce visionnage, je retiens 3 points clefs. A qui donnent-ils la parole ? A ceux qui veulent travailler et non à ceux qui font grève. Quel est l'angle adopté ? Il en découle logiquement: les impacts négatifs de la grève et non ceux de la réforme des retraites. On se limite à quelques informations pratiques à destination de ceux qui ne font pas grève (nombre de trains en circulation, idées de génie pour garder les enfants comme les coller à quelqu'un qui télétravaille ou aux grand-parents) et surtout à déplorer les nuisances causées par la grève là où on est sûr de trouver des gens mécontents, c'est à dire sur les quais des gares où les trains sont annulés. Quelle place, enfin, est accordée au sujet? La grève est relayée au second plan après la neige en Bretagne.

Au contraire des grévistes, Gilles, lui, n'arrête jamais de faire son bouleau. Et c'est un bouleau au service du capital: diviser les travailleurs, décrédibiliser la grève, éviter tout débat de fond sur la réforme gouvernementale. Puis évoquer le grand sprint des dromadaires. Décidément avec ce Bouleau, ça bosse !

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