Elections régionales et départementales : les troubles de l’abstention

L’abstention est le phénomène central de ces élections et elle est déplorable car elle révèle une grave crise démocratique. Mais cette faillite n’est pas le fait des abstentionnistes, elle est un échec collectif de notre classe politique et des institutions. Plutôt que de jeter l'opprobre sur les abstentionnistes, une réflexion approfondie sur les raisons qui sous-tendent ce choix s'impose.

Le fait majeur de ces élections régionales est l’abstention qui s’élève à 66 % aux deux tours, soit 15 points de plus qu’aux régionales précédentes. Or, sur ce sujet, les élus ont choisi de s’abstenir... de réfléchir. Ils préfèrent célébrer leur victoire ou fustiger les abstentionnistes et les culpabiliser plutôt que de réfléchir à ce que cela signifie sur l’incapacité de notre système politique à exprimer la souveraineté nationale ou sur la déconnexion entre les élus et le peuple. Les propositions de vote obligatoire avancées par certains LR ou celle du vote numérique portée par LREM par la voix de Gabriel Attal montrent le mépris avec lequel les politiciens de droite traitent l’abstention et les abstentionnistes. Ce serait un devoir non honoré par flemme de se déplacer jusqu’aux urnes, rien d’autre. Le choix de ne pas reconnaitre le vote blanc permet de présenter les choses ainsi afin de permettre aux hommes politiques de s'accommoder de cette défiance généralisée en l'attribuant à de la fainéantise.

La solution miracle ? Forçons-les à aller voter sous peine d’amende ou permettons-leur de voter à domicile et n’en parlons-plus. C’est un peu court.

L’abstention est un geste politique comme un autre : il ne témoigne pas plus de l’indifférence au bien commun et à la vie de la cité que le vote. Placer un bulletin dans une urne n’est pas forcément le fruit d’un réel engagement tandis que ne pas aller voter peut être un choix délibéré mûrement réfléchi. Si 66 % des électeurs se sont abstenus de donner leur vote, 24 % des sondés seulement expliquent que "la politique en général ne les intéresse pas"1. Reste 44 % de Français qui s’intéressent à la politique mais ont choisi de ne pas voter. Même les 24 % qui ne s’intéressent pas à la politique, peut-être ont-ils des raisons. Voilà pourquoi une analyse des raisons de l’abstention semble nécessaire.

Les raisons sont d’abord propres à l’élection en question : les régionales et départementales.

La structure centralisée de nos institutions politiques rend ce scrutin peu important. Ce taux particulièrement faible est moins la faute du désintérêt des abstentionnistes pour la politique que le reflet d’un échec de la décentralisation.

C’est d’abord le fait de nos institutions. Là où le président de la République centralise l’essentiel du pouvoir dans notre 5è République, les compétences de la région sont limitées. On ne peut guère s’étonner que le choix du revêtement des routes, le numérique ou le design des locaux des lycées ne soulèvent pas les foules. Si tant est que ces sujets soulevaient l’enthousiasme de certains, quel est la pertinence des clivages gauche-droite dans ces domaines ?

C’est aussi imputable aux postures du personnel politique. Le sentiment du manque d’importance des régionales est relayé par l’attitude des candidats qui ont peu fait campagne et, lorsqu’ils l’ont fait, évoquent moins des projets pour la région que des enjeux nationaux sur lesquels ils n’auront pas prise. Ainsi, l’obsession de la droite et de l’extrême-droite pour la sécurité dans leurs tracts et leurs discours alors qu’ils n’auront aucune compétence dans le domaine trahit un manque d’intérêt pour l’enjeu des collectivités territoriales. Les électeurs de l’extrême droite ne s’y sont pas trompé à en juger par les faibles résultats du RN. Quant au parti des LR, le discours de victoire de Laurent Wauquiez et de Xavier Bertrand où le premier évoque un nécessaire protectionnisme et le second son amour pour la sécurité, montrent qu’ils ont simplement pris ces élections comme une primaire pour la présidentielle.

Enfin, le rôle des collectivités est peu lisible dans le cadre du mille-feuille administratif où la répartition des compétences manque de clarté et donne l’impression de chevauchements, de redondances et donc d’inutilité. Les réformes additionnent les échelons administratifs en en ajoutant de nouveaux sans supprimer les anciens, l’enjeu étant de créer des postes pour les professionnels de la politique plus que de gérer des territoires cohérents. Ces réformes donnent parfois le sentiment de déposséder encore plus les citoyens du pouvoir. Il en va ainsi des intercommunalités et métropoles élues au suffrage indirect et dont les électeurs ne savent pas par qui elles sont gérées alors qu’elles contrecarrent le pouvoir des maires pour qui ils ont voté, ou encore des « super-régions » de 2015 qui diluent le pouvoir en élargissant les territoires concernés sans pour autant réduire les coûts.

Cette décentralisation opaque ne donne pas l’impression aux citoyens de se réapproprier la souveraineté sur leur territoire mais simplement d’une gabegie au service des élus qui sont les seuls à comprendre ce qu’ils font (et encore).

Cette hypothèse du manque d’intérêt pour une élection qui a manifestement peu d’importance est confirmée par le taux d’abstention largement plus faible de la Corse, limité à 41 % soit 26 points de moins que la moyenne nationale. En effet, ce dernier montre que là où la décentralisation a mieux opéré avec une réelle délégation de pouvoir, les citoyens se déplacent aux urnes. De plus, la victoire systématique des sortants vient s’ajouter pour confirmer l’hypothèse de l’invisibilité du travail des conseils régionaux et départementaux : comment les élus peuvent-ils créer du mécontentement puisqu’on ne sait pas ce qu’ils font ? On en retient simplement un nom qu’on a vu sur un document de propagande lorsque les élèves des lycées ont reçu leur tablette ou sur une médaille lors d’un événement sportif, petit name droping qui donnera un avantage aux élections sur les candidats rivaux que l’absence de campagne n’aura pas permis de sortir de l’anonymat.

C’est aussi notre système politique dans son ensemble qui est mis en cause par l’abstention.

Ce n’est pas un hasard si l’abstention touche particulièrement les jeunes (80 % au premier tour) et les classes populaires : ce sont ceux qui se sentent le moins représentés, exclus par une représentation politique accaparée par les boomers blancs et diplômés. C’est pour eux que l’identification dans les gouvernants a le plus de mal à opérer. Leur abstention ne fait qu’acter la crise de la démocratie représentative.

De manière générale, les citoyens ont perçu que l’élection est le mode de légitimation des gouvernants et ils ne veulent plus leur octroyer cette légitimité. Ne pas voter, ce n’est pas forcément se désintéresser. C’est refuser de donner son aval à des quelconques dirigeants en l’état actuel de nos institutions et de la composition de la classe politique. Cette abstention est un rejet massif de l’offre politique, signe d’un divorce entre les citoyens et les élus.

En outre, les citoyens peuvent déplorer un sentiment de fatalité. D’abord, on ne compte plus les élections où les gens de gauche se retrouvent dans la position pour le moins inconfortable voire carrément désagréable de devoir voter pour un candidat de droite au second tour afin de « faire barrage à l’extrême-droite ». Ces dernières élections témoignent que les castors prêts à faire barrage sont de moins en moins nombreux au fur et à mesure que le raz-le-bol du chantage à l’extrême droite s’accumule. Ainsi, l’autre grand enseignement de ces élections est une forme de banalisation du RN contre lequel les électeurs de gauche ou de droite ne veulent plus aller voter lorsqu’il s’agit de faire barrage au second tour. Espérons que LREM et la droite en prendront conscience et cesseront de faire monter sciemment l’extrême droite en comptant dessus comme un adversaire facile au second tour. Non, cet adversaire ne sera pas facile en 2022. Car plus personne n’a envie de jouer le jeu de la diabolisation soudaine de l’extrême droite à l’entre-deux tours alors que l’ensemble de la droite a repris sans ciller leur vocable et leurs thématiques.

Cette impression de fatalité est accentuée par les jeux d’alliance des « fronts républicains » constitués à l’entre-deux tours. Lorsque la gauche retire sa participation au second tour en PACA en appelant sans contrepartie à voter pour le LR Muselier face au RN Mariani, c’est le vote des citoyens de gauche du premier tour qui est trahi. A quoi bon voter si le candidat de gauche qu’ils ont porté au second tour se retire ? D’autant que le conseil régional ne se limite pas au président de région et en prenant cette décision, la gauche renonce à des sièges dans l’assemblée du conseil régional et laisse le champ libre au RN comme seul représentant de l’opposition. Voilà qui est tout à fait contre-productif.

Enfin, cette impression de fatalité est due au poids des sondages qui donne l’impression avant le vote que les jeux sont déjà faits et qu’il ne sert plus à rien de voter entraînant par conséquent une démobilisation. Sentiment que si le futur est écrit alors il ne sert à rien de contribuer au présent.

Au-delà de ces abstentions circonstancielles reflétant un rejet de l’offre politique, 24 % des citoyens disent ne pas s’intéresser à la politique. Au lieu de simplement stigmatiser ces comportements, il faut les comprendre pour mieux les éviter. Cette indifférence, notamment chez les jeunes, interroge notre système éducatif, médiatique et politique.

Notre système éducatif d’abord. Les programmes d’Education Morale et Civique sont totalement dépolitisés et laissent les futurs citoyens complètement désarmés. En classe de terminale après 7 ans d’EMC, je ne suis plus surpris de l'ignorance généralisée de ce qu'est un syndicat, de ce que sont la gauche et la droite, de l'incapacité à nommer ne serait-ce que deux ou trois partis et de les associer à quelques représentants. Pourquoi ? Parce que ce n’est pas au programme. L’EMC s’apparente à un catéchisme national (valeurs et symboles de la République, etc...) qui se veut forger des individus bien intentionnés sans permettre à aucun moment d’éclairer les clivages politiques qui traversent la nation. Une éducation politique devrait commencer par une instruction politique: connaître le fonctionnement des institutions, les différents courants politiques, les acteurs de la vie politique et sociale. N'étant pas instruits, les jeunes citoyens sont dépossédés de leur citoyenneté. Dès lors, nous avons une jeunesse qui se dit écologiste sans avoir aucune connaissance de ce que peut être la décroissance ou le capitalisme. La voilà totalement démunie face à l’ensemble des partis politiques qui se disent tous écologistes. Au sortir du lycée, je suis frappé par leur égarement et leur sentiment d’incompréhension totale de la vie politique qu’ils sont les premiers à déplorer. Ce ne sont pas les programmes de SES, qui n’évoquent pas les différents courants économiques durant les deux années de spécialité du lycée et présentent la flexibilité comme une méthode objective contre le chômage structurel lors de l’épreuve du bac, qui vont les aider à comprendre les différentes alternatives.

Les médias pourraient corriger ces lacunes. Or, quasiment aucune émission politique à la télévision ne cherche à s’adresser aux jeunes et aucune émission sur internet (le seul média largement utilisé par les jeunes) ne permet de donner à voir des débats politiques dignes de ce nom. Pourtant, lorsque l’on décide de s’intéresser à eux intelligemment comme l’a fait Samuel Etienne sur twitch pour traiter de l’actualité, les jeunes répondent présent. Mais au lieu de ça, nos élus préfèrent les prendre pour des idiots comme E. Macron rendant visite aux youtubeurs humoristiques Mc Fly et Carlito. Est-ce là tout ce qu’il a à proposer aux jeunes pour rendre accessible et intelligible la politique ?

Mais le désintérêt pour la politique n’est pas qu’affaire d’incompréhension. Ce peut être au contraire le résultat d’une trop grande lucidité sur les faiblesses de notre démocratie.

Aujourd’hui, les décisions ne sont souvent plus le fait du monde politique mais du monde économique. L’impuissance du politique s’est accentuée depuis presque 30 ans à coup de privatisations et de dérégulation. Le pouvoir n’est plus entre les mains des politiques mais dans ceux des actionnaires des firmes transnationales et des lobbies. Les hommes politiques eux-mêmes déplorent l’absence de marge de manœuvre dans le cadre de l’Union Européenne et de la mondialisation économique. A quoi bon aller voter pour eux s’ils sont incapables de répondre aux enjeux prioritaires pour les français, à savoir à court terme lutter contre le chômage et à long terme préserver l’environnement ? Si les français se désintéressent de la politique, c’est peut-être parce que les élus qu’ils sont censés désigner n’ont plus le pouvoir. Lorsque le pouvoir n’est plus entre les mains de la majorité par le vote et qu’il est concentré entre les mains d’une minorité d’ultra-riches, on peut parler de faillite de la démocratie et d’une olligarchie de fait. Le rituel du vote ne dupe plus grand monde et s’apparente de plus en plus à une comédie.

La participation à la vie de la cité aujourd’hui se joue ailleurs, dans des luttes ponctuelles ou internationales et dans des interstices. Les manifestations spontanées des gilets jaunes, les mouvements contre les violences policières et le racisme dans le cadre d’un soulèvement mondial, les associations d’aide et de solidarité qui se multiplient, les Zones à Défendre (ZAD) qui, à partir de l’opposition à un grand projet décidé d’en haut, proposent des modes de vie alternatifs. Le mouvement international metoo et l’action des colleuses dans les grandes villes aura plus fait avancer la cause féministe que Marlène Schiappa, la secrétaire d’État chargée de l’égalité entre les femmes et les hommes. Ces actions, souvent portées par des jeunes, demandent plus d’engagement qu’un bulletin glissé dans une urne. Il serait certes plus efficace et plus simple d’avoir des décisions politiques globales mais les élus refusent de s’en charger. Dès lors, les acteurs de la société civile pallient le manque d’action des professionnels de la politique et le social se substitue au politique. Le vote ne donne plus aux citoyens le sentiment d’être acteurs de la politique et la décentralisation ne pourra passer que par plus de démocratie directe.

Je vais citer ici une étude évoquée dans un article de France info intéressante pour les chiffres qu’elle donne et pour la faiblesse de son interprétation. « L'étude souligne la position paradoxale des abstentionnistes qui témoignent quasiment du même niveau d'inquiétude que les votants. Ils sont 90 % à parler d’une "rupture entre les citoyens et la vie politique", 84 % à penser que c’est un "signal d’alarme", et 65 % à considérer que ce niveau d'abstention constitue quelque chose "d’inquiétant pour notre démocratie". "Tout se passe comme si chaque abstentionniste estimait avoir de bonnes raisons de s’abstenir, mais s’alarmait ou s’indignait que d’autres fassent comme lui/elle", commente l'étude. » L’auteur de ces lignes préfère interpréter la simultanéité de l’abstention et du sentiment que l’abstention témoigne d’une faillite de la démocratie comme une incohérence plutôt que d’y voir un message intentionnel. Or, pourquoi considérer que l’abstention est un « signal d’alarme » serait incompatible avec le fait de s’abstenir ? Au contraire, ces chiffres nous prouvent que s’abstenir est une volonté très consciente de tirer le signal d’alarme. Le prétendu paradoxe est facilement et rationnellement explicable. L’abstention n’est pas la maladie de la démocratie mais le symptôme de cette maladie : la faillite de la démocratie a lieu en amont et les abstentionnistes ne font qu’en prendre acte. Si les abstentionnistes considèrent que l’abstention est le signe d’une faillite de la démocratie, ils considèrent que leur geste n’en est pas la cause mais la conséquence.

L’abstention peut donc être paradoxalement le signe, non d’un désintérêt pour la politique, mais au contraire d’un intérêt trop vif pour être satisfait par un simple vote dans l’état actuel de notre démocratie. Face à une offre politique défaillante, les citoyens ont décidé de faire abstention. Une abstention sans cesse renouvelée et qui fait sens. Mais les élus préfèrent s’arrêter au signifiant, à savoir le geste de ne pas mettre le bulletin dans l’urne, sans s’intéresser au signifié, c’est à dire le message véhiculé ou simplement le problème démocratique que l’abstention reflète. S’il y a abstention, ce serait uniquement la faute aux abstentionnistes.

Dès lors, il est vrai, s’abstenir revient à pisser dans un violon : bien que les violons de notre démocratie soient désaccordés et remplis de pisse, les propriétaires qui se les accaparent continuent de se targuer de jouer sur des stradivarius sans se rendre compte que leur musique sonne faux. Si l’odeur de la pisse quelquefois les trouble un peu, ils refusent de prendre conscience que leurs violons nécessitent d’être réaccordés et préfèrent accuser le peuple entier d’incontinence.

Ainsi, le jeu des élections continue sans les électeurs et nos élus continuent de qualifier notre régime de démocratie. Combien de temps pourront-ils encore détourner notre abstention ?

1https://www.francetvinfo.fr/elections/regionales/regionales-l-abstention-est-liee-a-une-defiance-envers-la-politique-et-un-manque-d-informations-selon-notre-sondage_4676901.html

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