Les accusations d’islamo-gauchisme : une arme discursive (auto-)destructrice

L’appropriation de ce terme par les droites traditionnelles est un tournant qui, en une semaine, a déjà suscité de nombreuses réactions. Mais on a tendance à se cantonner à montrer sa fausseté : il s’agira ici de décrypter le terme d’islamo-gauchisme comme une arme politique, utilisée à dessein non pour décrire une réalité, mais pour ses impacts dans l’opinion.

Le terme d’islamo-gauchisme est aujourd’hui le mot d’ordre de la droite et des LREM, l’élément de langage qu’il est de bon ton de placer sur les plateaux de télévision. Plusieurs articles ont déjà bien répliqué à ce concept repris à l’extrême droite. Alexis Dayon notamment, sur le blog de Mediapart, a montré l’inanité de ce « concept » à désigner quoi que ce soit de cohérent et ouvre sur certaines de ses conséquences. Arnaud Le Gall, sur le blog le monde en commun, a très justement renvoyé la balle aux énonciateurs de ces discours dont la pureté laïque qu’ils brandissent est largement entachée par leurs actions passées. Il ne s’agira donc pas ici de répondre à la question « de quoi l’islamo-gauchisme est-il le nom ? » ni « de qui est-il le nom ? » auxquels ces articles ont déjà très bien répondu. L’objectif sera ici de comprendre pourquoi adopter cet élément de langage, sachant que ceux qui emploient ce terme savent sans doute qu’il ne correspond à aucune réalité. Le mot est certes stupide mais expliquer l’emploi du mot par la seule stupidité de ceux qui l’emploient, si cela peut provoquer un certain soulagement voire procurer un certain plaisir, n’est pas satisfaisant sur le plan intellectuel. Il me semble plus judicieux d’émettre l’hypothèse d’une tactique politicienne de manipulation des imaginaires. Il s’agira ici de décrypter le terme d’islamo-gauchisme comme une arme politique, utilisée à dessein non pour décrire une réalité, mais pour ses impacts dans l’opinion. En effet, ce terme autrefois cantonné aux milieux d’extrême droite s’impose désormais dans le débat public et prend un tour mainstream par les accusations successives de Manuel Valls, Jean-Michel Blanquer, Gerald Darmanin ou encore Pascal Bruckner.

Quels sont les effets escomptés de l’utilisation du terme « islamo-gauchisme » par des politiciens, repris ensuite en masse par les médias qui s’en emparent ? Quels en sont les dommages collatéraux ?

 

Un mot à la construction hasardeuse... Ou intentionnellement agressive

Le terme est une arme dont la gauche est la cible. Placer gauchisme en deuxième position signifie que c’est la gauche qui est visée. Le suffixe -isme renvoie à l’origine aux courants de pensée politiques ou philosophiques du XIXè et XXè siècle. Cependant, à l’aube du XXIè siècle, alors que ces courants ont été discrédités pour les violences qu’ils ont engendré, ce suffixe a pris une tournure négative et est employé à qui mieux mieux pour connoter le dogmatisme et l’extrémisme. L’académie française indique ainsi que « le suffixe est employé pour des néologismes peu clairs qui témoignent de paresse intellectuelle dans la recherche de l’expression juste ».

Le terme « islamo », qui lui est juxtaposé, est décliné de "islam" : il joue sur la confusion islam/islamisme, musulman/islamiste. Il crée de l’amalgame. Dans l’expression islamo-gauchiste, bien que les musulmans ne soient pas les cibles visées, ils sont la victime collatérale puisqu’on les associe aux islamistes dans un terme englobant. On les instrumentalise pour leur image répulsive et on renforce ainsi cette image. A noter un mésusage du -o à la fin de islamo : il est normalement utilisé pour désigner un groupe ou un individu qui fait la jonction entre deux peuples en ayant la double-appartenance (franco-espagnol, anglo-libanais…). Il relie ici des groupes sociaux différents tant par la nature (religion/doctrine politique) que par la composition (pas la peine d’être musulman pour être qualifié d’islamo-gauchiste). En effet, il fait référence à des individus et groupes différents qu’il associe improprement, pour exagérer une prétendue connivence. Il ne correspond à aucune réalité.

Mais l’objectif n’est pas de décrire la réalité : il s’agit de jouer sur les images pour agir sur les imaginaires.

 

Les effets escomptés

 

L’objectif premier est de discréditer la gauche républicaine en l’associant à des attentats violents.

La mécanique, pour grossière qu’elle soit, a depuis longtemps prouvé son efficacité. De la même manière qu’Adolf Hitler avait accusé les communistes de l’incendie du Reichstag pour les écarter du pouvoir en 1933, Jean-Michel Blanquer accuse la France Insoumise d’être responsable de l’assassinat d’un enseignant en 2020 afin d’éliminer un adversaire politique de la future course à la présidentielle. En 1933, les nazis avaient tout simplement fait croire que les communistes étaient les auteurs de l’attentat. En 2020, c’est d’autant plus osé qu’il est avéré pour tous que l’auteur de l’attentat n’est ni membre de la France Insoumise, ni de gauche : il a revendiqué l’attentat au nom d’un prétendu islam. Et hop, c’est là que la notion d’islamo-gauchisme entre en jeu : l’islamisme, c’est l’islam et l’islam c’est la gauche donc l’attentat islamiste c’est de la faute à Melenchon ! Par la magie d’un mot fourre-tout, on associe dans les représentations des choses qui n’ont aucun rapport dans la réalité. Il s’agit d’associer dans les imaginaires collectifs un bouc-émissaire qui pâtit d’une mauvaise image dans l’opinion publique au lendemain d’un attentat (l’islam) et des opposants politiques dont on veut se débarrasser (la gauche, plus spécifiquement la France insoumise et Edwy Plenel qui ont été nommément accusés). Pas de vision politique derrière mais une stratégie politicienne : les LREM n’ont peut-être pas de haine particulière contre les musulmans et n’ont pas réellement d’accusations précises à porter contre la gauche de Melenchon (J-M Blanquer ne prend d’ailleurs pas la peine d’argumenter) mais utiliser la mauvaise image de ceux-là permet de discréditer ceux-ci. Les musulmans jouent le rôle d’épouvantail, de répulsif pour faire fuir les électeurs. Ce en quoi on peut établir un parallèle avec le concept tout aussi farfelu de « judéo-bolchéviks » véhiculé sous le régime nazi et par les droites extrêmes européennes des années 30 : on associe une idée politique à une religion honnie dont pourtant ni les idées ni les membres ne se superposent. L’objectif est de désigner les adversaires politiques du parti au pouvoir comme des ennemis de la nation toute entière, des traîtres à la patrie, des complices du terrorisme. Stratégie politique dont sont friands les régimes totalitaires : ceux qui s’opposent au parti au pouvoir s’opposeraient en fait à l’État et à tous ses membres et en menaceraient l’intégrité, ce sont les « ennemis de l’intérieur ».

 

Diminuer l’adversaire de gauche d’un côté et cajoler l’extrême droite de l’autre... N. Sarkozy a été le premier candidat de la droite traditionnelle à « chasser sur les terres du FN » en s’en prenant à l’islam. Depuis, d’autres l’ont fait et le parti LREM rompt désormais le dernier barrage qui le séparait de la droite. Il s’agit donc, en tournant définitivement le dos à l’électeur de « gauche » qui lui avait déjà échappé, de chasser sur les terres de la droite. D’occuper l’espace dans les médias et de ne pas laisser de place au parti des Républicains entre LREM et le RN. Mais l’expression « chasser sur les terres du RN » me paraît impropre : en tenant des discours anti-musulmans, LREM ne va pas voler des électeurs au RN. C’est cause perdue ! Au contraire, elle impose ce thème dans les médias et conforte les ressentiments qui conduisent au vote RN : cette stratégie ne permet pas à LREM de siphonner des électeurs au RN, elle lui en fabrique de nouveaux. Elle se garantit ainsi un adversaire facile à manier au second tour et cela s’inscrit dans une stratégie de long terme pour ériger le RN comme la seule alternative à la politique macroniste. E. Macron compte sur l’entre-deux tours pour la désormais classique campagne manichéenne anti Le Pen : d’un côté la méchante, et de l’autre forcément le gentil. Mais avant cela, il faut donner un coup de pouce à la méchante pour garantir sa présence au second tour.

 

Un autre objectif, un peu plus subtil, est de dédouaner les pouvoirs de toute responsabilité en essentialisant l’islam.

En effet, le terme « islamo » n’est pas décliné du mot « islamiste » mais du mot « islam ». Ce n’est pas une interprétation particulière de l’islam qui poserait problème et que le gouvernement (comme d’autres avant lui) aurait laissé se développer, ce serait l’islam en lui-même, stigmatisé tout entier dans le terme « islamo ». Nous pourrions expliquer la montée de l’islamisme par les conditions dans lesquelles il se développe. La vacance idéologique d’abord, le fait que le capitalisme libéral véhicule aujourd’hui pour seul idéal la consommation. Le contexte social de crise ensuite, qui exclut de plus en plus de personnes de la possibilité d’assouvir cet idéal. C’est sans doute la conjonction des deux, dans un contexte international lui aussi favorable, qui ouvre la voie à des formes fanatisées de l’islamisme. Mais pour notre gouvernement, ce serait l’islam dans l’absolu qui poserait problème sans que l’on puisse incriminer le contexte dans lequel baignent les musulmans de France.

 

Enfin, plus insidieux encore, les accusations portées contre la France Insoumise mettent en lumière une stratégie auquel le pouvoir a de plus en plus recours : discréditer tout un mouvement social ou toute une manifestation en l’associant dans son entier à l’un de ses participants.

Ainsi, la France Insoumise se voit incriminée pour sa participation à la Marche contre l’Islamophobie le 10 novembre 2019, non pour son mot d’ordre (s’indigner contre l’attaque d’une mosquée) mais pour la présence à ladite manifestation de certains membres aux idées contestables. Peut-on être tenu pour responsable, dans des manifestations, des idées de chaque membre qui y participe ? Le 11 janvier 2015, en défilant aux côtés de Mahmoud Abbas, le président palestinien, et de Benjamin Netanyahu, le premier ministre israélien, François Hollande avait-il à la fois des idées sionistes et antisionistes ? Cette stratégie de discréditation du tout par les parties, ou plutôt d’une partie du tout par une autre, est complètement absurde sur le plan logique : cela revient à disqualifier les jambes d’un individu sous prétexte qu’il est manchot. Elle est pourtant de plus en plus utilisée pour ruiner l’image des mouvements sociaux : trois pékins qui crient des insultes antisémites dans un mouvement de gilets jaunes ont été utilisés pour marquer tout le mouvement du sceau de l’infâmie. Cette nouvelle stratégie est bien pratique pour les pouvoirs en place car elle discrédite de fait tous les mouvements de masse. Elle permet aussi aux medias, toujours à la recherche du débordement, de faire du sensationnalisme. Convergence d’intérêts qui promet une longue vie à cette nouvelle tendance si elle n’est pas déjouée.

L’usage d’un terme stupide peut donc cacher une habile stratégie politique mais, si elle est efficace pour LREM du strict point de vue de son maintien au pouvoir, est extrêmement nocive et dangereuse pour la cohésion de la société française.

 

Des effets induits non maîtrisés et dangereux : stigmatisation et séparation « nous-eux »

Le terme de stigmatisation est aujourd’hui à la mode mais il a été malheureusement vidé de la puissance de son contenu scientifique: ce qui m’intéresse n’est pas simplement de déplorer la stigmatisation pour se cantonner à une victimisation mais de décortiquer les effets pervers de ce processus, à savoir l’auto-stigmatisation et la séparation « eux-nous ». Depuis les travaux des sociologues de l’école de Chicago dans les années 30, l’interactionnisme symbolique et la théorie de l’étiquetage fondent leur approche sur cette notion de stigmatisation. Leur proposition de base est que « l’acte social d’étiqueter une personne comme déviante tend à altérer l’auto-conception de la personne stigmatisée par incorporation de cette identification » (Wells L.E., 1978). Sous l’espèce d’un effet d’attente comportemental, la personne devient ce qu’on a supposé et dit qu’elle était par intériorisation du discours qui est porté sur elle, elle se conforme à ce que l’on attend d’elle. L’image projetée sur l’individu ou le groupe agit par effet-miroir sur son comportement. Appelons cela discours performatif ou prophétie auto-réalisatrice : un discours qui ne décrit pas le réel mais le fait advenir. Autre phénomène intéressant pour décrire les processus à l’oeuvre : en stigmatisant l’individu comme déviant, cela l’extrait du groupe. En effet, la connotation péjorative du terme « islamo », censée inspirée la peur au spectateur, place a priori le musulman dans le camp de l’islamisme et dessine la ligne de fracture entre « eux » et « nous » au mauvais endroit. En rangeant le musulman dans le camp de l’islamisme, on le fait advenir comme l’adversaire de la République qu’il n’est pas a priori. Les effets de la stigmatisation ne se réduisent donc pas à une souffrance, cette stigmatisation charrie des clivages et en ce sens fabrique l’ennemi. En englobant musulmans et islamistes sous le même terme « islamo », on les solidarise. Là où il faudrait maintenir la distance entre musulmans républicains et islamistes antirépublicains, la stigmatisation de tous les musulmans les rapproche des islamistes, elle tisse des liens entre eux et joue ainsi le jeu de l’islamisme. Combattre les musulmans, c’est renforcer l’islamisme. En marginalisant tous les musulmans, on les exclue de la République et on les réduit à ce qui les distingue du reste du groupe national, on les coupe du reste des citoyens. L’appartenance à l’islam, un trait parmi d’autres de leur identité à la base, devient dès lors l’élément structurant de cette identité qu’on leur assigne. Entendons par républicains ceux qui respectent les lois de la République : il n’y a plus les républicains d’un côté, dont font partie les musulmans, et les antirépublicains de l’autre, dont font partie les islamistes. Il y a les républicains d’un côté et les musulmans de l’autre, qu’une certaine droite tout autant que les islamistes prétendent incompatibles. Ainsi, de plus en plus de musulmans français se glissent dans le moule du musulman radical que les politiciens calculateurs et les médias sensationnalistes ont façonné pour eux.

 

En voulant profiter d’un attentat pour discréditer le plus d’adversaires politiques possibles, en voulant redorer son bilan par la désignation de bouc-émissaires, en fabricant par le discours des « ennemis de la nation », il faut s’attendre par voie de conséquence à avoir plus d’ennemis. En effet, les étiquettes que l’on accole aux groupes sociaux façonnent des comportements. Les LreM jouent donc un jeu dangereux avec ce terme fourre-tout et stigmatisant d’islamo-gauchisme qui attise les haines.

L’arme politique pointée sur la gauche, en instrumentalisant les représentations sur l’islam, ne tardera pas à se retourner contre toute la nation qui en ressortira encore plus clivée. Les balles ricochent: si les attentats islamistes engendrent un rejet à l'égard des musulmans, ce rejet ciblant les musulmans engendre des violences islamistes. Les deux "camps" qui s'opposent tiennent d'ailleurs le même discours : une prétendue incompatibilité de l'islam et de la République, une haine de l'autre. Celui qui dit aux musulmans "bienvenue dans la République", celui que l'on qualifie d'islamo-gauchiste, celui qui en fait brise l'engrenage de la haine, c'est lui qui lutte contre l'islamisme.

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