Entrepôt XXL : des fouilles archéologiques comme dernier recours

Un bâtiment logistique de 96000 m2 sera construit à la sortie de notre village des Weppes (Nord). Notre Collectif Ch’Moisnil s’est mobilisé, mais le permis de construire et l’arrêté préfectoral d’exploitation ont été accordés. Des fouilles préventives ont révélé la présence de structures protohistoriques et d’autres vestiges (Age de bronze et Antiquité), rebond inespéré pour notre combat ...

C’est le début d’une histoire, bien à contre-courant de cette transition écologique que l’on souhaite et que l’on doit réussir pour nos Enfants. Dans sa course effrénée au profit et au business sans scrupule, une société d’investissements parisienne a décidé de construire un bâtiment de type “ Amazon ” dans notre campagne profonde des Hauts-de-France, avec la bénédiction de notre chère MEL (Métropole Européenne de Lille), sur promesse d’activités locales et de création d’emplois. Mais à quel prix sociétal et environnemental. Alors que les pouvoirs publics aménagement au frais du contribuable les infrastructures routières nécessaires pour une quinzaine de millions d’euros, et délivrent sans broncher toutes les autorisations nécessaires (malgré nos réserves), un silex vient d’enrayer cette mécanique politique bien huilée. Dans le cadre d’une campagne de fouilles archéologiques préventives, l’INRAP vient de mettre à jour la présence de structures protohistoriques et d’autres vestiges (Age de bronze et Antiquité). Ce diagnostic archéologique a mis en lumière un intérêt scientifique et patrimonial, devant donner lieu à des fouilles complémentaires (budget : 1,4 million d'euros). C’est inespéré, avec ce Passé qui vient à la rescousse de notre Avenir, pour un monde sobre et durable.

Cet article est hybride dans sa rédaction. Une première partie en italique présente le résumé de ces archéologues sur leur mission de fouille, suivie de notre analyse sur les impacts environnementaux d’un tel projet ubuesque.

 

L’expropriation de terres nourricières

« Les résultats du diagnostic permettent de suivre sept siècles d’occupations humaines entre le Ve s. avant notre ère et le IIe s. après notre ère. Ils se caractérisent par une importante variabilité des structures mises au jour dans un contexte stratigraphique complexe marqué par de nombreux recoupements et recouvrements. À partir du Hallstatt final - La Tène ancienne, une vaste installation en aire ouverte sur environ 7 ha s’implante dans la partie occidentale de l’emprise. Les données recueillies illustrent plusieurs aspects de la vie quotidienne : structures d’habitat ou à vocation artisanale. Ces vestiges s’accompagnent d’un mobilier archéologique abondant identifiant des rejets d’activités domestiques et artisanales et caractérisant une vocation agropastorale. »

Ce projet inutile a entraîné l’expropriation de dizaines d’hectares de terres agricoles, d’excellente qualité puisque situées dans une zone très humide. On y cultivait la pomme de terre, le blé, le maïs ou encore la betterave sucrière. Certains agriculteurs voient leur activité réduite à présent, en raison d’une pression foncière omniprésente. De plus, du fait d’une pluviométrie proche d’un mètre par an, les champs captants sont dorénavant privés d’une réserve d’eaux souterraines non négligeable, équivalente à la consommation d’eau potable de plusieurs communes environnantes. Le béton et le bitume à outrance vont détruire à jamais notre biodiversité et défigurer notre campagne, encore rougie du sang de nos Combattants de la Grande Guerre. Ce territoire fut le décor de combats acharnés pour défendre le front Flandres-Artois, comme en témoigne l’alignement à perte de vue de blockaus, toujours dressés au milieu de champs et de prairies. Australiens, Portugais, Indiens, Anglais, Canadiens ... tombés au combat pour libérer notre Patrie.

 

La destruction de la biodiversité et d’un berceau antique

« Le site des « Auvillers » offre l’opportunité de compléter les connaissances des cultures matérielles comme l’évolution des faciès céramiques entre le Hallstatt final et La Tène ancienne. L’intérêt de ces vestiges apparait important quant à la caractérisation précise de la structuration et de la spatialisation de cet établissement dont l’occupation apparait relativement courte. Si cette première occupation est bien circonscrite dans l’espace diagnostiqué, on constate une nouvelle implantation au nord-est de l’emprise durant La Tène moyenne, qui loin d’être anecdotique, livre par exemple des rejets liés à une activité métallurgique rare dans notre région. »

Il nous sera pénible de constater la destruction inéluctable de la biodiversité, et donc du Vivant, suivant cette liste non exhaustive, éditée lors des études environnementales dans le cadre de l’enquête d’utilité publique :

  • avifaune (statut de menace – liste rouge en France) : linotte mélodieuse (remarquable) – mésange bleue – mésange charbonnière – rouge-gorge – pinson des arbres – hirondelle de fenêtre – bergeronnette printanière - vanneau huppé – verdier d’Europe – héron cendré – chouette hulotte – faucon crécerelle , etc
  • amphibiens : grenouille verte – crapaud commun
  • mammifère protégé : pipistrelle commune
  • flore (espèce protégée) : orchidée Ophrys abeille (Ophrys apifera).

Mais il n’y aucun problème car on nous promet que la disparition de ces milieux sera compensée par l’aménagement d’une zone humide, ègale à 1,5 fois la zone détruite, avec un suivi de l’évolution écologique sur cinq ans.

De même, l’anéantissement d’un berceau de notre civilisation, où des hommes et des femmes ont mélangé le cuivre et l’étain pour façonner le bronze, et ont chauffé le fer pour fabriquer des outils du quotidien, est bouleversant. C’est un manque de respect à notre Histoire, et un sacrilège au bien commun de l’Humanité ...

 

Une population difficile à mobiliser

« La fin de la séquence laténienne est moins bien représentée. La première séquence antique voit des enclos se développer principalement dans la partie nord-est de l’emprise. L’apogée de l’établissement et la structuration fonctionnelle des espaces au cours des Ie et IIe s. de notre ère témoignent de l’accroissement et du renouvellement des surfaces. Comme un mouvement pendulaire, ces installations viennent à leur tour se superposer à l’occupation Hallstatt final en direction du nord-ouest de l’emprise. Si les développements des complexes agricoles ne sont pas complètement perceptibles à ce stade des investigations, les premiers éléments mis en évidence augurent de la découverte d’établissements organisés. »

Lors de la première réunion publique du Collectif afin d’informer la population sur le projet, par défaut des autorités locales, beaucoup de citoyens étaient peu conscients de la dimension et des impacts d’une première activité industrielle qui allait se créer aux portes même de leur village. Du fait d’un réseau routier dans le rouge entre Lens et Lille, notre petite bourgade sera l’itinéraire de délestage par excellence, via n’importe quel GPS. Avec des myriades de camions traversant le centre du bourg, du lundi au samedi, et de six heures à vingt-deux heures, il est certain que le charme rural n’opérera plus, avec une décote de notre patrimoine immobilier en plus. La seconde réunion s’est tenue après l’épisode de l’incendie de Lubrizol afin de sensibiliser les habitants au risque incendie. Un public plus réduit pour écouter notre analyse sur cette problématique négligée par notre grande puissance publique qui nous méprise tant. Il ne manquerait plus que ce site logistique, classé ICPE (Installation Classée pour la Protection de l’Environnement), demande une modification future afin de passer en classement Sévéso, par le stockage de produits dangereux, et on observerait alors un parc immobilier avec une valeur fondue de 40%.

 

La réalisation de travaux pharaoniques

« L’intérêt du site réside dans la possibilité de suivre l’évolution, dans un espace-temps circonscrit sur plusieurs siècles, des différents types d’aménagement, des déplacements, des relations et éventuellement de la permanence de certains lieux sur l’emprise. La durée des occupations conjuguée à une bonne conservation des écofacts pourront apporter un renouvellement des connaissances sur l’exploitation du milieu naturel et sur les pratiques économiques de communautés évoluant au sein d’un même terroir avec les mêmes contraintes. Le drainage des sols, par exemple, s’avère nécessaire pour leur mise en culture. Une réponse à cette contrainte a été d’aménager un réseau de fossés profonds à parois verticales et fond plat. »

Imaginez une dalle en béton couvrant presque dix hectares et d’une épaisseur moyenne de 30 centimètres, cela représente plusieurs milliers de camions toupies à délivrer sur le chantier. Avec une charge au sol de quelques tonnes au mètre carré, il faudra forer des pieux à une quinzaine de mètres de profondeur et reconstituer le sol sur un mètre. Pour ce faire, et dans la mesure où les eaux souterraines sont affleurantes, il faudra certainement procéder à un rabattement de la nappe phréatique pendant toute la durée du chantier (2 ans), afin de pouvoir travailler sur un sol sec. Nous évoluons dans l’infiniment grand et on peut s’attendre à pomper la bagatelle de quelques centaines de mètres cube d’eau à l’heure, soit plusieurs milliers de mètres cube par jour, sans savoir où l’évacuer selon sa composition et une pollution éventuelle. De plus, ce pompage entraînera un stress hydrique au niveau du sous-sol, asséchant les cultures des champs à proximité directe. En prenant en compte toutes les étapes de la construction, l’impact environnemental sera terrible pour les riverains et la planète ...

 

Un Lubrizol “ puissance 16 ”

« Géographiquement, le sud des Weppes se situe aux limites entre les cités de l’Atrébatie et de la Ménapie. Les limites d’influence placent le site d’Illies et Salomé à l’extrémité nord de la cité atrébate alors que les éléments du corpus céramique antique ont montré qu’ils relèvent d’une influence ménapienne. Le peu d’emprises fouillées sur ce territoire explique sûrement la méconnaissance de ces limites culturelles. Après un déplacement probable des populations à la fin du IIe s. de notre ère, les siècles suivants ne livrent aucun vestige. Il faut attendre la période du Bas Moyen Âge pour voir ressurgir des indices d’occupations essentiellement agricoles. »

L’entrepôt comprendra 16 cellules de stockage pouvant contenir unitairement plus de 9000 palettes de marchandises aussi variées que du papier, des matériaux combustibles et des polymères. Avec près de 5500 tonnes de produits stockés par cellule, l’étude de dangers menée par le maître d’ouvrage a conclu à l’absence de risque pour la population en cas d’incendie. Pour faire simple, le nuage de fumées est un peu toxique à une certaine hauteur (100 m) et arrête son impact au-delà de 900 mètres. On nous refait le coup du nuage de Tchernobyl. C’est un logiciel qui le dit, sans prendre en compte la propagation du feu d’une cellule à une autre mitoyenne, sachant que la Commission des Pompiers a émis une réserve indiquant qu’elle ne pourrait pas faire face seule à l’ampleur d’un tel incendie, et que sa propagation est très probable. Quand on étudie de plus près ce risque d’incendie et en considérant des hypothèses hautes, on découvre que le panache de fumées s’étalerait sur plusieurs dizaines de kilomètres, avec des retombées d’aérosols toxiques, contenant de l’acide cyanhydrique (HCN). Un poison mortel selon sa concentration, générant des effets létaux (SELS) ou des effets irréversibles (SEI), pour la santé. Un calcul approché, à l’aide d’un modèle de dispersion atmosphérique reconnu par les autorités compétentes, démontre qu’avec une cellule çà passe à plus de 3 kilomètres d’éloignement, pour deux cellules en feu on risque de ne pas se réveiller le matin. Des logements se situent à moins d’un kilomètre, et le syndrome de Lubrizol plane sur nos têtes ...

 

Et si cette zone, appelée à être matraquée par le pouvoir de l'argent, devenait une formidable " Terre d'Histoire " pour nos Enfants, un musée à ciel ouvert ...

« Il n’est jamais trop tôt, il est toujours trop tard »

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