Cancers pédiatriques de Sainte-Pazanne : la piste d’AIRBUS à Saint-Nazaire

Un cluster de 17 cancers pédiatriques, décelés entre 2015 et 2019, frappe une zone rurale située au sud-ouest de Nantes. Aucune cause commune identifiée à ce jour, par l’ARS. A une trentaine de kilomètres au nord-ouest, une usine d’AIRBUS émet, en grandes quantités, des particules de chrome VI dans l’atmosphère. Y aurait-il une relation de cause à effet ? Erin Brockovich est de retour ...

Cet article est le résumé d’une investigation menée avec des données officielles, et suivant des connaissances scientifiques existantes à ce jour. L’enquête n’a pour but de désigner un responsable, devoir revenant à notre système judiciaire, mais de proposer une piste « sérieuse » à travailler avec des experts et des informations vérifiées. Elle aura au moins le mérite d’exister, et être force de proposition. Malgré tout, le parallèle est troublant avec le film « Erin Brockovich, seule contre tous » où il est question d’une affaire de contamination de l’eau potable au chrome VI, suite à des rejets toxiques issus des eaux de refroidissemnent d’une usine de production d’énergie.

 

Rappel des faits, crise sanitaire en Pays de Loire

Sainte-Pazanne, Port-Saint-Père, Saint-Mars-de-Coutais, Saint-Hilaire-de-Chaléons, Rouans, ... autant de communes limitrophes qui ont un dénominateur commun, à savoir l’apparition de cas suspects de cancers pédiatriques dans un espace-temps très réduit. Avec une prédominance de leucémies, et un bilan lourd de trois décès à ce jour. Avec 4 cas d’enfants scolarisés dans le même établissement, l’attention s’est portée sur une école privée avec la suspicion d’une exposition à du radon, un gaz radioactif d’origine naturelle, issu de la désintégration de l’uranium et du radium dans la croûte terrestre. Ainsi, certaines roches, comme le granit, en contiennent davantage. Malgré une concentration élevée, cette piste a été écartée et la rentrée scolaire a pu se passer normalement, avec des mesures préventives, comme une aération efficace des locaux et un plan de surveillance sur la présence de radon. D’autre part, plusieurs campagnes de prélèvements et d’analyses, réalisées dans l’air, l’eau et les sols, n’ont mis en évidence aucune cause probable, comme l’existence d’une ancienne usine de traitement du bois, la proximité d’une carrière de granulats en exploitation ou l’impact éventuel de champs électromagnétiques induits par des lignes électriques. Cependant, une étude épidémiologique a été lancée par Santé publique France afin de récolter des données et d’établir d’éventuelles corrélations. Si nos institutions sont aussi efficaces que lors de la saisine pour l’affaire des « Bébés sans bras », on n’est pas prêt de connaître la vérité pour enrayer cette crise sanitaire ...

 

STELIA AEROSPACE, fleuron de l’industrie aéronautique française

La société STELIA AEROSPACE de Saint-Nazaire est une filiale à 100% du Groupe AIRBUS. C’est une usine historique de fabrication de pièces, éléments et assemblages de sous-ensembles pour des cellules d’avions. C’est un acteur stratégique pour la mise en oeuvre d’aérostructures, avec un site industriel s’étalant sur seize hectares en bordure de Loire, dans la zone portuaire. Dans son process de production, l’activité qui interpelle par rapport à notre enquête est la présence d’une unité de traitement de surface et d’une unité de peinture, opérations indispensables en vue d’assurer une bonne résistance à la corrosion des parties métalliques. Ces installations présentent des dangers importants par l’utilisation de produits chimiques dérivés du chrome VI :

- bains de traitement de surface : en particulier le bain de conversion chromique, contenant de l’alodine, donc de l’acide chromique sous forme de trioxyde de chrome

- installations de peinture : cabines mettant en oeuvre des solutions primaires contenant du chromate de strontium.

Ces installations génèrent des émissions chromiques, très toxiques, collectées et traitées au travers de laveurs de gaz avant rejet à l’atmosphère. Sachant que l’efficacité de captation des polluants peut atteindre 98% au maximum, il restera toujours des substances dangereuses émises dans l’environnement. En plus, on peut avouer une certaine négligence, bien française, à maintenir ces installations de dépollution en bon état de fonctionnement, dans la mesure où elles n’altèrent pas directement la qualité de la production. Quant à la qualité de l’environnement, elle peut toujours attendre ...

 

Chrome total et chrome VI, attention DANGER

L’alodine (de type 1200S AERO) est un produit chimique contenant une proportion importante en chrome (VI) oxyde ou trioxyde de chrome (30% à 60%), avec une catégorie de risque 1A, donc cancérogène avéré. Quant au produit P60-A, destiné à protéger les structures métalliques des avions, c’est un primaire epoxydique à base de chromate de strontium, également cancérogène avéré, de catégorie de risque 1A. En résumé, du trioxyde de chrome et du chromate de strontium qui sont des dérivés hexavalents, donc contenant du chrome hexavalent, ou chrome VI. En plus d’être classés cancérogènes pour l’humain, ils sont considérés génétoxiques et mutagènes, soit la totale au niveau du classement CMR. Outre le cancer broncho-pulmonaire primitif et le cancer des cavités nasales, les résultats de certaines études portent à croire que l’exposition au chrome pourrait entraîner un risque de leucémie ou de cancer des os. De plus l’inhalation semble être une voie d’exposition plus dangereuse que l’ingestion, par l’intermédiaire de l’eau potable ou de la consommation de produits locaux. Avec une Valeur Toxicologique de Référence (VTR) à 0,005 microgramme/m3 pour le chrome VI, par inhalation et pour une exposition chronique, on évolue à l’échelle du nanogramme, autant dire l’infiniment petit, et donc une infime dose suffit à provoquer un gros effet. A titre de comparaison, dans l’affaire de la pollution au plomb par l’incendie de Notre-Dame, la VTR se situe à 0,5 microgramme/m3, soit 100 fois supérieure, avec un risque de saturnisme à la clé.

 

Une enquête publique en 2017, avec faux et usage de faux

Le 14 février 2017, la société STELIA AEROSPACE dépose une Demande d’Autorisation d’Exploiter (DAE), ou plus exactement une autorisation de poursuivre l’exploitation, dans le cadre d’une régularisation suite à une augmentation de capacité des bains de traitement, intervenue depuis l’arrêté d’autorisation du 9 mars 2005. Si c’est bien compris, elle exploitait au-delà de ses capacités déclarées, sans autorisation mise à jour et en absence d’une réglementation adaptée. Cette demande est soumise à enquête publique, procédure obligatoire prévue par le Code de l’Environnement, notamment dans le cas d’une ICPE (Installation Classée pour la Protection de l’Environnement). Elle s’appuie sur la consultation d’un dossier étayant la demande, souvent complexe, mais comprenant néanmoins un document synthétique (Partie 0 - Résumé non technique) décrivant sommairement les études d’impacts et de dangers. Mais le diable se cache souvent dans les détails, et justement le dossier intitulé « Evaluation de l’impact sanitaire » recèle quelques irrégularités. Des données fausses, des hypothèses favorables et à la fin des valeurs inférieures au seuils réglementaires, forcément ... çà sent la magouille, à trente mille pieds.

 

Des éléments à charge, ou la preuve par cinq

Sans rentrer dans une démonstration lourde et peu accessible, je citerai simplement cinq erreurs magistrales qui mettent par terre le déroulement et les conclusions de l’Evaluation des Risques Sanitaires (ERS) pour les émissions en chrome total et en chrome VI :

1. tableau de synthèse des résultats d’analyses des rejets atmosphériques en sortie des laveurs et des ventilateurs / Traitement de surface / chrome total / flux en kg/an / laveur d’air n°1

0,94 (2011) ..... 4,92 (2012) ..... 0,46 (2013) .... 0,35 (2014) ..... 10,35 (2015)

- pas de valeur pour 2016, pourquoi ?

- on passe de 0,35 à 10,35 sur une année, pourquoi ?

- moyenne retenue pour l’étude : 3,40, pourquoi ne pas retenir la dernière valeur mesurée à 10,35 ?

2. flux annuels estimés à 9,7 kg/an pour le chrome total et à 1,65 kg/an pour le chrome VI

- soit un total à 11,35 kg/an, alors qu’il devait être à 44 kg/an, au moins

3. le nouvel arrêté préfectoral stipule un rejet limite en chrome hexavalent de 0,2 g/h (et absence de seuil pour le chrome total ?)

- avec 15,5 kg/an et un temps de fonctionnement par an de 8500 heures, on serait plus près de 1,8 g/h, soit 9 fois la valeur admissible

4. le chrome VI a été retenu seul comme traceur, laissant de côté le chrome total

- difficile de comprendre cette discrimination sur le type de chrome, pourquoi ne pas considérer un global car on divise la source d’émission par 6 au moins

5. « l’ensemble des composés du chrome VI potentiellement émis ont été assimilés à du chrome VI … »

- faux, voir la remarque précédente (d’autant plus aberrant que le chrome total a été retenu pour évaluer la qualité des sols au voisinage).

 

Il est difficile de comprendre que la Préfecture ait pu délivrer l’autorisation d’exploiter, malgré toutes ces coquilles et sans s’en rendre compte lors de son propre examen du dossier. Ah oui, j’oubliais, c’est l’Etat au service d’une entreprise de l’Etat. Ce qui est certain, c’est que STELIA AEROSPACE largue des particules de chrome VI aux petits oiseaux, mais à quel débit d’émission et depuis quand ? Les chiffres se sont envolés et sachant que les analyses sont réalisées une fois par an, et que l’on s’arrange à ce moment-là pour avoir des filtres neufs, une solution toute propre pour les tours de lavage des gaz et que l’on limite volontairement la capacité des circuits ... on connaît la musique. Par contre, des enfants vivent à quelques lieues de là, et la rose des vents de cette région d’Ouest ne leur est pas vraiment favorable. Il suffit d’un épisode d’exposition aigüe pour dépasser la Valeur Toxicologique de Référence, et ce chrome hexavalent envahit un organisme encore fragile. Il faut faire toute la lumière sur cette affaire, en commençant par un audit drastique de cette entreprise, une Evaluation des Risques Sanitaires avec des chiffres exacts, des tests biologiques par dosage du chrome sanguin ou urinaire sur certains patients, et en procédant à une étude épidémiologique dans un grand rayon autour de Saint-Nazaire ...

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