Moi, Manu, liquidateur dans le choeur plombé de Notre-Dame

Août 2019 - A cinquante ans bientôt, je balade mes vieux os sur des chantiers de dépollution hors norme, avec une expertise reconnue pour l’amiante. On m’a appelé en urgence afin de valider le mode opératoire pour le retrait du plomb dans l’édifice. Malgré une centaine de chantiers au compteur, c’est une première pour moi ...

Ce récit est une pure fiction, pas si loin d’une certaine réalité.

 

Votre mission, si vous l’acceptez ...

J’avais entendu parler d’une suspension du chantier en raison d’un manque d’information et d’une sécurité insuffisante pour le personnel intervenant dans l’urgence. En effet, cinq ans, c’est court pour reconstruire une telle merveille, et Paris ne s'est pas fait en un jour. Mais on fait rarement bien dans l’urgence, surtout si on a mal estimé la situation et préparé en amateur l’intervention. Je suis présenté à une personne jeune, trente ans au plus, qui se décline comme le Responsable du projet, chargé de la dépollution du site. Il me décrit la situation via un diaporama, et insiste surtout sur la difficulté majeure des travaux, à savoir l’évolution dans un environnement très concentré en particules de plomb et d’oxydes de plomb. La présentation de la Fiche de Données de Sécurité (FDS) me met vite au parfum, avec une classification de danger CMR (Cancérigène, Mutagène ou Réprotoxique). Il me décrit rapidement ses attentes vis-à-vis de mon expérience et de mes connaissances, sachant qu’on n’avait plus le droit à l’erreur. En résumé « aucune particule de plomb ne doit s’envoler à l’extérieur du bâtiment et les compagnons ne doivent pas y laisser leur santé ». Au fur et à mesure de nos échanges, je reconsidére mon premier ressenti à son égard, et je me rends compte qu’il percute au quart de tour avec un raisonnement de vieux briscard de terrain. On devrait bien s’entendre ...

 

Plongée dans le Temple de Saturne

Maintenant, il faut voir la Bête. Hors de question d’y aller en tenue de ville, comme un certain milliardaire, bienfaiteur opportuniste, et complètement inconscient de sa mise en danger. Preuve par l’exemple, l’épaisseur du porte-feuille ne présume pas vraiment de l’intelligence de son propriétaire. Je ne suis pas surpris quand le jeune ingénieur me fournit le paquetage de circonstance. Nous enfilons la combinaison spéciale et des gants, reliés par du scotch au niveau des poignets afin de renforcer l’étanchéité. Nous nous équipons d’une bouteille d’air qui assurera en plus la mise en surpression en vue d’éviter l’introduction de particules toxiques à l’intérieur de notre Equipement de Protection Individuelle (EPI). De vrais scaphandriers plongés dans les abysses de Saturne. On découvre bien un chantier en désordre. Signalétique très insuffisante. Des gravats ont déjà été retirés à la hâte, conditionnés dans des big-bags stockés sous des tentes que j’ai pu apercevoir lors de mon arivée sur le site, au niveau du parvis de la cathédrale. Mon sixième sens ne me trompe pas, et cette première vision me donne vraiment l’impression d’un chantier mal emmanché, décousu et avec un manquement flagrant à la sécurité des intervenants. C’est évident, il y a mise en danger de la vie d’autrui et la décision de sa suspension ne faisait aucun doute. Le sol est jonché de plaques de plomb pliées, partiellement fondues. Cà a dû chauffer beaucoup ici. Je saisis une fine tôle et je simule un mouvement d’air. Des milliers de particules se remettent en suspension, faisant un nuage de poussières visible dans le rayon lumineux rentrant par un vitrail. Du plomb, encore du plomb, toujours du plomb.

 

Le Labyrinthe de décontamination

Au bout d’une demi-heure, il faut s’en retourner car notre réserve d’air baisse. Nous sommes contaminés de la tête au pied, et interdiction de se promener ainsi dans l’espace public. Il faut éviter une contamination croisée. Donc passage obligé par une Unité Mobile de Décontamination (UMD). Elle ressemble à une mégacabine que l’on peut voir sur les tournages de films, pour recevoir et préparer les acteurs lors d’une prise à l’extérieur. La comparaison s’arrête là. Tels des cosmonautes, nous pénétrons d’abord dans « la zone sale » pour retirer des éléments contaminés réutilisables. Puis passage à « la douche de décontamination » pour enlever le maximum de substances polluantes. Après, « le compartiment intermédiaire » pour enlever et mettre à la poubelle le matériel à usage unique, avec des sacs étanches à double enveloppe. Ensuite passage à « la douche d’hygiène » pour se laver intensément. Et enfin nous gagnons « la zone propre » pour se rhabiller. Ce labyrinthe de 5 pièces contiguës est balayé par un air traité en entrée et filtré en sortie, avec une cascade de pression partant de la zone propre et se terminant par la zone sale. Une demi-heure pour se décontaminer. La sécurité est à ce prix, et le temps n’a plus d’importance quand il s’agit d’assurer la sécurité et de préserver la santé de ses propres salariés. Des travailleurs volontaires pour nettoyer cette saloperie infâme, ignorée par nos institutions qui se voudraient au-dessus des lois, avec un projet de loi autorisant des dérogations à certaines règles pour reconstruire dans la précipitation.

 

Un petit Tchernobyl en plein coeur de la capitale

A notre retour, nous sommes plongés dans un silence propice à la récupération et à la réflexion. Il me fait part de sa difficulté à élaborer le processus et les procédures qui permettront de mener à bien ce chantier, avec zéro plainte du voisinage et zéro accident du travail. En bon professionnel, il a refusé de se prononcer sur une date de fin des travaux, et a obtenu un budget illimité. Nous sommes plus proches d’une opération de désamiantage que celle du démantèlement d’un réacteur nucléaire, mais l’opération relève un peu du domaine chirurgical pour un secteur comme le Bâtiment. Je lui rappelle qu’il est un responsable de projet, et que la partie se gagne si on se constitue une équipe pluridisplinaire, avec des compétences techniques et scientifiques, et composée de personnes engagées et responsables des nombreuses décisions qui seront prises. Et il y en aura un paquet à en prendre, par jour. Sans oublier l’aspect Sécurité et Qualité, pour atteindre une excellence environnementale qui fera école. Pour ce faire, il en faudra du temps à étudier, faire des Analyses de Risques (ARI) pour anticiper les problèmes et former chaque intervenant pour la mission qui lui est confiée. Qu’il se rassure, l’Inspection du Travail et la Préfecture seront mouillées jusqu’au cou. Elles doivent assumer leurs responsabilités qu'elles ont acceptées. Ce chantier ne doit pas être une épreuve mais une occasion pour améliorer nos connaissances et notre savoir-faire. Il devra faire l’objet d’une communication raisonnée.

 

Confinement et respect du compagnon

Je le rassure en donnant quelques conseils qui me viennent immédiatement à l’esprit. Afin d’éviter la diffusion de plomb vers l’extérieur, il faudra procéder au confinement de l’édifice. Cette opération consistera à assurer une étanchéité maximale de son enveloppe et à sa mise en dépression via une installation de traitement d’air très performante. Celle-ci aura un débit suffisant et sera équipée d’un système de filtration à Très Haute Efficacité (THE), avant le rejet de l’air à l’extérieur. Les cassettes de filtration seront remplacées, chaque jour, à titre préventif. Concernant la protection du salarié, chaque compagnon fera l’objet d’un suivi médical renforcé, consistant à contrôler en continu son exposition éventuelle au plomb. Pour ce faire, son EPI sera équipé d’une pompe de prélèvement d’air avec une analyse systématique. Il bénéficiera d’un dépistage régulier par une plombémie, et d’autres tests médicaux complémentaires. Ainsi, chaque intervenant sur le chantier disposera d’une traçabilité complète sur son exposition au plomb afin de pouvoir se défendre en cas de problème de santé à l’avenir. Il ne s’agirait pas de reproduire le manquement de l’Etat lors de l’exposition de militaires et de civils aux radionucléides, pendant les essais nucléaires en Algérie et en Polynésie. Peu d’entre eux étaient munis de dosimètres individuels. Le temps de travail journalier sera limité à 5 heures maximum, vu les conditions peu ergonomiques d’intervention. Il serait bien de prévoir une installation centralisée de production d’air responsable in situ, avec un réseau de distribution dans le volume du bâtiment. Ce sera du poids en moins sur le dos. Pour le retrait du plomb, des techniques seront testées et validées avant leur standardisation comme bonnes pratiques de travail. Il faudrait construire un petit atelier de simulation afin de former les opérateurs avant leur immersion dans le grand bain. On pourrait tester l’encapsulage des plaques de plomb avant enlèvement, le mouillage des poussières pour un encollage sur un support, l’aspiration avec des filtres THE, etc.

 

Jupiter a décerné la médaille d’or pour acte de courage aux Pompiers de Paris ayant intervenu sur l’incendie de Notre-Dame. Il devrait en faire de même pour ces courageux liquidateurs qui vont dépolluer la cathédrale. Quant aux valeureux soldats du feu, ils doivent impérativement faire l’objet d’un diagnostic médical complet, vu leur exposition directe à Saturne pendant leur service.

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