«Bébés sans bras de l’Ain»: la piste des PCB - Acte 2

Samedi 24 novembre 2018, j’ai remis mon gilet jaune. Les Champs-Elysées sont devenus le théâtre d’une société à bout de souffle, n’ayant pas réussi à faire coexister l’environnement, l’économie et le social, les trois piliers d’un développement durable. Je préfère rester dans mon petit laboratoire et continuer mes recherches sur ce scandale sanitaire. J’ai mis la semaine à profit afin de mettre mes idées en place et conforter mon intuition. Je vous invite à partager mes découvertes.

« Dans la vie, rien est à craindre, tout est à comprendre ... » (Marie Curie)

  • Diagramme 5M : Ishikawa, mon atout !

Faute de pouvoir pêcher le gardon dans le Rhône, contaminé par des PCB échappés de quelque part (mais d’où ?), je m’en remets à Ishikawa, japonais génial avec son diagramme 5M, encore appelé « diagramme en arêtes de poisson ». C’est une référence mondiale pour tout vertébré planchant sur des exercices de résolution de problèmes.

Selon lui, afin de rechercher une corrélation existante entre une cause et un effet, il faut balayer les 5 M caractérisant le phénomène étudié : Matières, Matériel, Main-d’oeuvre, Milieu et Méthodes. Ainsi, si on sort des clous à un moment donné sur le résultat final, c’est que l’un des cinq paramètres, au moins, est sorti des clous.

Dans notre cas, je prolonge le raisonnement d’Ishikawa, et je proclame que si une pollution industrielle vient à impacter la santé du personnel d’une entreprise, ou celle de riverains, c’est que les 5 M sont activés favorablement, en même temps, pour créer le risque sanitaire qui pourra être irréversible. Cette pratique de brainstorming fait partie de la boîte à outils du Lean Management, dans le cadre de l’amélioration continue où l’entreprise Toyota fut pionnière.

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  • Matières et Matériel : habemus dioxines !

Lors de l’élection d’un pape à Rome, les fidèles scrutent la fumée blanche pour clamer solennellement « habemus papam ». Pour notre affaire, il suffit d’observer la fumée blanche qui sort des cheminées d’une usine retraitant des transformateurs pour affirmer « habemus dioxines ».

Les dioxines, Matières caractérisant les PCB (Polychlorobiphényles, pour rappel), résultent de la précieuse vidange des transformateurs électriques. Ensuite, la marchandise est stockée dans des réservoirs en attendant l’issue fatale. Immobile dans sa phase liquide, elle est inoffensive pour son environnement. Pour l’instant. Un jour, une pompe se met en route. Notre dioxine sort de la citerne et traverse, avec une turbulence de circonstance, une longue tuyauterie de plusieurs centaines de mètres.

Le voyage se termine, en apothéose, au travers d’une rampe de pulvérisation pour la transformer en brouillard. Le Matériel, un four d’incinération tournant dans un bruit d’enfer, crache sa flamme à 1200 degrés pour en venir à bout. Quelques secondes suffisent, paraît-il ... Mais le système parfait n’existe pas, et quelques molécules plus résistantes parviennent à échapper à cet apocalypse pour s’évader par la sortie. Même si l’air pollué de ce four est traité avant rejet, il en existe toujours une petite portion qui prend la poudre d’escampette sous forme d’aérosols, légers comme l’air et dispersé aux quatre vents. De plus, l’incinération génère également des dioxines et autres furanes. Un lâcher de dioxines en pleine nature, gare aux êtres faibles ...

Justement, ces aérosols sont très légers et très difficiles à identifier par un instrument de métrologie. En plus, ils peuvent se déplacer suivant un cycle reproduisant le saut d’une sauterelle. En effet, ils se déposent au sol puis se remettent en suspension par un phénomène d’évaporation, reprenant ainsi leur long voyage dans l’espace et dans le temps. Et peut-être pendant des années ...

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  • Main-d’œuvre : le pacte des hommes !

L’Homme se voudrait Vulcain pour remplir une mission universelle, à savoir exterminer les PCB de la surface du globe. Mais ce n’est qu’un simple humain, ne maîtrisant pas vraiment son process et préférant le business sonnant et trébuchant, plutôt que de viser l’excellence. La planche à billets tourne à la vitesse des chariots élévateurs déchargeant les transformateurs à décontaminer. Les cuves se remplissent d’une huile hautement toxique qui fera la richesse de quelques actionnaires, au détriment de la santé de l’opérateur s’activant sur la chaîne d’élimination ou de celle du simple riverain promenant son chien en bordure du Rhône.

L’industriel sait que le rendement parfait de 100% n’existe pas, et qu’il produit par conséquence des émissions atmosphériques de dioxines, ou autres furanes, au niveau de ses panaches de fumées. Il a une obligation d’une autosurveillance de ses émissions au travers de son arrêté préfectoral, sous l’autorité de la préfecture et du gendarme des installations classées. Mais comment mesurer une concentration autorisée de 0,1 nanogramme par mètre cube d’air rejeté, dans une usine traitant des déchets, avec de la métrologie de haute technologie, digne d’un laboratoire de l’aérospatiale. Approcher l’infiniment petit en évoluant dans un milieu lourd et polluant, un drôle de paradoxe ...

La catastrophe de Sévéso, en 1976, a permis de faire évoluer considérablement la réglementation sur les installations industrielles à risques. Alors que les arrêtés préfectoraux fixent des limites au niveau des émissions de substances dangereuses pour l’environnement, on a du mal à comprendre que le pollueur ait le devoir de s’autocontrôler avec ses propres moyens ...

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  • Milieu : autant en emporte le vent !

La cheminée de l’incinérateur crache et le vent passe. Et voilà Eole qui rentre dans la danse. Son souffle divin emporte les nuées de dioxines et de furanes pour un long voyage dans le couloir rhodanien. Vers le nord, ou vers le sud, au bon gré du mouvement de girouette. Telle une arme de dissuasion toxique, le nuage contaminé dissémine ses trillions d’aérosols à la polychlorobiphényle ou à la tétrachlorodibenzo-para-dioxine. Ni vu, ni connu, pas besoin de champignon pour libérer l’atome.

Les molécules C12H(10-n)Cln ou C12H4Cl4O2 se posent au hasard, dans un silence complice. Le jeu est simple. Il ne comporte que deux règles. Plus on se tient éloigné de la source, moins on risque d’en prendre dans les poumons. Plus la vitesse du vent est élevée, plus le nuage est dilué et moins on en respire. C’est la loi du hasard, être au mauvais endroit et au mauvais moment. En outre, il peut s’ajouter le caractère chronique d’une exposition à ces dioxines. On se prend sa petite dose régulièrement, incognito, avec un phénomène d’accumulation dans l’organisme, jusqu’à l’overdose.

Les conditions météorologiques jouent un rôle important dans tout événement de dispersion atmosphérique d’une substance polluante dans l’environnement. En particulier, la direction et la vitesse du vent. Ainsi, il est facile de comprendre pourquoi une zone particulière soit impactée par rapport à une autre voisine, tout simplement parce qu’elle a été survolée par le nuage toxique.

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  • Méthodes : pour quelques grammes de plus !

C’est la loi des séries. Les polychlorobiphényles sont cancérigènes et tératogènes. A vrai dire, avec une formule chimique aussi perverse, on pouvait s’en douter. Les spécialistes en évaluation des risques sanitaires vous diront que les PCB et autres dioxines sont des substances classées à effet sans seuil. En terme simple, il vaut mieux maîtriser leur usage et à ne pas mettre dans toutes les mains, sinon danger. Pour répondre à ce défi, et grâce au travail et à la rigueur d’experts scientifiques, sur plusieurs décennies, le risque sanitaire répond désormais à une approche relativement cartésienne, avec quelques incertitudes de bon aloi.

Ainsi, on parle de repère toxicologique ou Valeur Toxicologique de Référence (VTR) ou encore de dose-réponse. Il s’agit d’une relation quantitative entre un niveau d’exposition (dose) et l’incidence observée (réponse) pour un effet indésirable donné. C’est comme la prise d’un médicament, ironie du sort. Il faut prendre une dose raisonnable, inférieure au seuil pouvant entraîner des effets secondaires ou des effets irréversibles. Sauf pour les PCB où la barre se situe à 0,1 nanogramme par mètre cube, soit 100 picogrammes par mètre cube. Alors, plus l’industriel crache de dioxines, ou plus vous êtes proche de la source, plus la concentration inhalée gagne des picogrammes, augmentant la probabilité de survenue d’un effet critique.

Evoluant à l’échelle du nanogramme sur l’indicateur de santé, soit le milliardième de gramme, on pourrait penser que le fait de larguer quelques centaines de grammes en plus dans l’atmosphère suffirait à faire basculer le risque vers des effets irréversibles. L’Homme joue vraiment à l’apprenti- sorcier et évolue sur un fil. Seul un calcul approché permettra de confirmer cette tendance.

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Je suis comme un poisson dans l’eau grâce à Ishikawa. A défaut de sushis, je dispose de mon diagramme en arêtes afin de passer à l’application numérique. Pour ce faire, quelques formules mathématiques du niveau secondaire feront l’affaire, à défaut de disposer d’ordinateurs quantiques. Je laisse ce luxe à nos pouvoirs publics, un peu comme David contre Goliath.

« Rien n’est plus fort qu’une idée dont l’heure est venue » (Victor Hugo)

(A suivre)

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