«Bébés sans bras de l’Ain»: la piste des PCB - Acte 1

Samedi 17 novembre 2018
, j’ai enfilé mon gilet jaune, tunique du citoyen en colère contre nos institutions incapables d’expliquer à des parents traumatisés, et après de nombreuses années, pourquoi leurs enfants sont nés avec un bras malformé. Cette histoire tourne en boucle dans ma tête, depuis le tollé médiatique du mois d’octobre.

J’ai allumé mon ordinateur, et me voici plongé dans une investigation scientifique en solitaire, un peu comme Erin Brockovich, seul contre tous. Alors cherchons cette aiguille dans la botte de foin.

  • La piste des pesticides : laissez tomber !

C’est un travail d’Hercule car il s’agit de recenser toutes les cultures et tous les agriculteurs, dans l’espace et dans le temps. Ensuite, il faut établir une liste exhaustive de tous les traitements par pesticides, en mentionnant leurs noms et leurs dosages. A partir de ces informations, il convient de retrouver les fiches de données de sécurité des produits pulvérisés. Puis, extraire des valeurs toxicologiques de référence ... calculer des débits de dérive ... rapatrier des données météorologiques ... élaborer un modèle de dispersion atmosphérique ... calculer des concentrations environnementales ... calculer des indicateurs d’évaluation des risques sanitaires ... selon la classe de toxicité ... cancérigéne ... quotient de danger ... excès de risque individuel ...avec un coefficient de sécurité ...

En plus, si on analyse la cartographie des consommations de pesticides en France, on en déduit que le département de l’Ain est dans le premier tiers du classement (niveau bas), très loin des champions nationaux ...


Autant dire, mission impossible sans données en entrées, et sans certitude de résultat. Cherchons ailleurs !

  • Sisyphe à la recherche de l’aiguille : point gagnant !

Je vous épargne la dizaine d’heures passées à descendre dans les abysses d’internet pour rassembler des données scientifiques sur le sujet. Le fichier se remplit au fur et à mesure des enregistrements d’articles, glanés suite à la frappe hasardeuse d’un mot clé sur un moteur de recherche. Il faut parcourir le texte à la vitesse de la fibre pour juger de la pertinence du document affiché. A chaque fois, on pense avoir trouvé un indice important, puis après une analyse digne d’un scanner, et croyant être au sommet de la vérité, on redescend et on s’essaie encore pour faire remonter le taux d’adrénaline. Tel Sisyphe avec son rocher, je traîne mon boulet sans me décourager.

Soudain, je bloque le défilement de mon écran sur une carte, une petite carte de France. Elle date de 2011 et on peut apercevoir la région lyonnaise en alerte rouge sur une pollution environnementale. En réalité, la figure ne fait apparaître que deux régions impactées, incluant le Rhône pour l’une, et la Loire-Atlantique pour l’autre.

Un détail, une carte décrivant les émissions atmosphériques de PCB dans l’hexagone et qui mérite toute mon attention. Une petite pépite pour mon enquête !

  • PCB (Polychlorobiphényles) envahisseurs : petits frères de l’amiante !

Les PCB sont nés du génie humain, suite à l’énorme essor industriel qui a suivi la Grande Guerre. Ce fut un produit miracle, comme l’amiante. Côté pile, une très grande performance pour certaines applications comme la construction d’équipements électriques (les sacrés transformateurs au Pyralène), et côté face un véritable poison pour le monde vivant. Ce composé aromatique organochloré, dérivé du biphényle, possède une structure chimique non figée, permettant une déclinaison en 209 congénères différents pour un catalogue bien fourni. On a l’embarras du choix.

Mais surtout, c’est son très haut niveau de toxicité, proportionnel au nombre de lettres qui composent son nom scientifique, et inversement proportionnel à la probabilité de le caser au Scrabble, qui retient particulièrement mon attention. Cela tient en trois mots : DIOXINE - CANCERIGENE - TERATOGENE (provoque des malformations foetales lorsque la mère est exposée). En résumé, à éviter et surtout ne pas respirer de l’air chargé en aérosols à base de Polychlorobiphényles ...

Cancérigène => substance toxique sans effet de seuil => indicateur ERI (excès de risque individuel) => excès de risque unitaire = 0,0002 microgramme par mètre cube, à la puissance -1 => ordre de grandeur : inférieur au nanogramme => INFINIMENT PETIT. A cette échelle, on arrose tout le monde dans un rayon de plusieurs dizaines de kilomètres, avec des risques sanitaires certains à évaluer. On retrouve même des traces de PCB en Arctique, alors qu’ils ne sont pas présents naturellement dans l’environnement !

  • PCB non grata : plan de destruction massive

Machine arrière toute ... La France interdit la production et l’utilisation des PCB en 1987 (et seulement en 1997 pour l’amiante). Le miracle va laisser place à un mouvement de panique. Les autorités viennent de prendre conscience de la nocivité de ce composant passe-partout, mais aux impacts sanitaires irréversibles. Un plan national de décontamination et d’élimination des appareils contenant des PCB est approuvé en 2003, avec un échéancier peu réaliste. Il faut aller vite, et même très vite. Ainsi, les appareils ayant une date de fabrication inconnue ou antérieure à 1965 doivent être éliminés avant fin juin 2004. Le plan de destruction massive est lancé, tout doit disparaître sans laisser de trace, ou presque.

Ultimatum au 31 décembre 2010. Les pouvoirs publics semble avoir sous-estimé, une fois de plus, les moyens colossaux à mettre en oeuvre et le coût induit aux propriétaires. Encore un moyen de relancer les chaînes de fabrication des transformateurs électriques à plein régime, après la crise récente de l’année 2000.

Moins de sept ans pour éradiquer les PCB, présents dans quelques centaines de milliers d’appareils. Un chantier gigantesque à lancer et à suivre, et des marchés juteux pour quelques entreprises qui désirent se lancer dans cette activité de tous les dangers !

  • Elimination des PCB : poule aux oeufs d’or*

Il faut aller vite, et même trop vite. Les quantités à récupérer et à éliminer sont démesurées, comparées à la haute toxicité du produit. On estime au moins à 60 000 tonnes de PCB vendues en France, entre 1955 et 1984, dont au moins 80% pour la fabrication des transformateurs. Merci les Trente Glorieuses. Il faut s’organiser pour faire face à ce tsunami réglementaire. Là aussi, on mettra la charrue avant les boeufs. On évolue dans un process de traitement de déchets de haute technologie si on ne veut pas faire n’importe quoi. En plus, il faut être une entreprise agréée par l’Etat pour prétendre traiter ces déchets. Et le gâteau est énorme, chacun veut sa part et c’est à faire pour hier.

D’abord, il faut vidanger les équipements, un par un, puis détruire les PCB par incinération à très haute température, supérieure à 1200 °C. Soit un process digne du génie chimique, à ne pas confier entre les mains de n’importe quel ferrailleur ou récupérateur de métaux.

Une telle activité de traitement de déchets très toxiques demande du temps pour être performante en quantité et en qualité, mais surtout pour atteindre une excellence environnementale. Les premières années, à partir de 2003, n’ont pas dû épargner l’environnement direct de ces entreprises agréées, peu nombreuses sur le territoire !

*la pépite du départ a grossi

Revenons au département de l’Ain, traversé par le Rhône. En 2007, il fut interdit de consommer tout poisson pêché dans ce fleuve, en raison d’une pollution exceptionnelle aux PCB sur son bassin allant de Lyon à la Méditerranée. L’origine de cette pollution est obligatoirement anthropique, résultant principalement de rejets industriels vu les quantités mises en jeu. En effet, dans les années quatre-vingt, il était autorisé d’en déverser jusqu’à 1,5 kilos par jour, pour se voir limiter à 200 grammes par an à partir de 2008. Et dans l’air, les incinérateurs devaient en larguer un chouia, bien au-delà du nanogramme, mais ce sera une autre histoire à raconter ...

Le peu que l’on peut faire pour accéder à la vérité, il faut le faire ...

(A suivre)

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