«Bébés sans bras de l’Ain»: la piste des PCB - Acte 3

Samedi 1 décembre 2018. J’ai replié mon gilet jaune car j’arrive au bout de mon enquête. Sur les Champs-Elysées, Paris tenu, Paris perdu, Boul’vard des bouleversés. La France replonge dans le chaos. Il faut que la soupape crache pour éviter l’explosion sociale, au coût de dégâts collatéraux. Je marche seul dans cette république en flammes. Je cherche aussi la vérité dans le foyer ardent d’un incinérateur de polychlorobiphényles.

La vérité, rien que la vérité ...

  • Petit rappel : question pour un champion !

Je suis, je suis, ... Je suis un composé aromatique organochloré dérivé du biphényle, synthétisé sous forme de mélange, de formule chimique C12H(10-n)Cln. Produit en quantité industrielle à partir de 1929, je suis adoré pendant les Trentes Glorieuses en raison de ma nature ininflammable, faisant au passage la fortune de quelques industriels du secteur électrique. Trahi par mon caractère ultra toxique, je suis banni et traqué à partir de 1987. On me fait la chasse dans les années 2000 pour me détruire et m’empêcher de nuire. Là encore, une occasion pour s’en mettre plein les poches.

J’attends ma dernière heure, arrivant parfois à m’enfuir dans les eaux du Rhône ou dans le panache d’une cheminée. Je tiens ma revanche sur l’Homme car quelques gouttes suffisent pour intoxiquer le poisson au bout de sa ligne ou empoisonner l’air qu’il respire. Grâce à ma stabilité et à ma grande espérance de vie, je finis mon ultime voyage dans les glaces de l’Arctique. Et je n’ai pas dit mon dernier mot.

Je suis le Polychlorobiphényle ou PCB, substance chimique produite et utilisée à gogo. En plus, mon incinération à haute température conduit à la formation de dioxines et de furanes. Comme l’amiante, je suis un produit hautement toxique à certaines doses, provoquant des effets irréversibles sur la santé. Je suis très stable, très résistant et je n’ai pas peur d’affronter la rigueur du cercle polaire.

  • Tableau Excell : intelligence Artificielle pour amateur !

J’ouvre une page Excell, un simple tableur me suffira pour toucher la vérité. Je déroule les lignes en y inscrivant les paramètres à calculer et les formules correspondantes : débit massique des émissions de PCB - vitesse du vent à 10 m - hauteur de cheminée - classe de stabilité du vent - coefficient de dispersion suivant l’axe y - coefficient de dispersion suivant l’axe z. Je poursuis avec les colonnes : distance à la source de 5 km - distance à la source de 10 km - distance à la source de 15 km - distance à la source de 20 km.

Enfin, en bas, les deux cases magiques : concentration du polluant au point P (Ci), valeur dépendante des calculs précédents, et Excès de Risque Unitaire Individuelle (ERUi), valeur extraite des bases de données officielles (références internationales). Facteur de correction, entre le calcul et la valeur réelle sur le terrain, égal à 10, pour la variable Ci. Correction également par rapport au facteur temps correspondant au vent favorable pour la direction Nord (calcul d’une valeur moyenne annuelle). La case de vérité, issue du produit Cj*ERUi et à comparer à la cible égale à 0,00001, qui passera au rouge (si supérieur) ou au vert (si inférieur) ...

Comme toute énigme qui se doit, je bute sur une inconnue, à savoir le débit massique des émissions de PCB. Cette donnée doit être classée confidentielle ou même ignorée de l’exploitant et des autorités administratives. Je ferai une hypothèse de travail (rendement = 99,5%).

  • L’heure de vérité : attention, zone rouge !

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Pas de chance pour les habitants du couloir contaminé par des perturbateurs endocriniens qui volent en escadrilles au-dessus de leurs têtes. Le risque sanitaire est important. Il s’agit de calculs de tendance, réalisés à partir de formules simplifiées.
Cette approche donne une vision du phénomène, mais elle demande un développement et des vérifications multiples. C’est une première pierre, une sorte de clé de voûte posée afin d’ériger l’édifice de la vérité.

  • Exercice de slam : petit corps malade !

A rrêtez de raconter toujours des bobards
G arçons et filles sont nés sans bras par hasard
E n défiant les lois sacrées des statistiques
N ’éveillant aucun soupçon scientifique
E n petit enquêteur, j’insiste et je dis
S i la vérité se résumait comme suit
I
ndustriels et leurs cheminées hémophiles
E coulant leurs Polychlorobiphényles

  • Une piste parmi d’autres : errare humanum est !

Je me trompe peut-être, mais au moins je cherche. Je recherche l’infini petit dans l’infini grand. Je veux apprendre pour comprendre et pour transmettre. Je veux partager pour compenser ma colère. Tu veux un début de vérité, et bien je te l’offre. Je me trompe peut-être. Je fais ma part de citoyen engagé et réactionnaire qui agit dans l’intérêt général.

Je m’engage par l’action pour combattre l’inertie de nos institutions. Ces institutions qui avaient promis un rapport d’étape au 31 janvier 2019, dans le cadre d’une enquête nationale, lancée quand même le 15 novembre 2018. Les familles s’impatientent et le peuple souverain veut savoir. Il m’a fallu que quelques semaines, seul, pour avoir un premier résultat. Et le résultat ne vaut rien si tu ne donnes pas un sens à ton combat.

Et si mon énergie pouvait amorcer un vaste mouvement pour défendre toutes les victimes de pollutions industrielles. Elles sont nombreuses et se butent aux secrets des affaires, comme une forme d’immunité accordée aux terroristes d’un nouvel Ordre Economique. Le sénior est un peu fatigué, mais soulagé par le travail accompli ...

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